Les Juifs dans l’espace grec Questions d’Histoire à travers les âges Actes du Ier colloque d’Histoire, Salonique 23/24novembre 1991

(en grec)

Les interventions qui ont eu lieu lors de ce premier colloque de la Société d’Etude du Judaïsme Grec, en novembre 1991, viennent seulement d’être publiées sous le titre : “Les Juifs dans lespace grec : questions dHistoire à travers les âges 1”. Les sujets abordés lors de ce colloque furent très divers : vie économique, institutions et communautés, politique et idéologies, questions culturelles. Privilégier certaines études aux dépens dautres est toujours difficile dans cette sorte douvrage où chaque travail constitue une pierre supplémentaire apportée à l’édifice de notre connaissance du judaïsme grec.


Cependant, tout en procédant à ce choix malaisé, il convenait de mentionner le travail tout à fait original d’Aigli Brouskou sur les “Nourrices juives de lorphelinat «Aghios Stylianos» au début du XXème siècle” à Salonique, travail grâce auquel nous apprenons quentre 1913 et 1919, sur 138 nourrices de cette institution chrétienne, 137 étaient juives. Lorsque lon connaît la stratification religieuse qui existait alors dans la population de la capitale macédonienne, on comprend pourquoi A. Brouskou ne manque pas de souligner que dans cet établissement où les nouveaux-nés étaient baptisés dès leur entrée - certains étant dorigine israélite - on ne craignait pas d’élever des enfants avec du lait juif... Et qui plus est, dans un peuple où le mythe du crime rituel2  est encore très vivace, on est en droit d’être surpris, non seulement de voir des chrétiens confier leurs nourrissons à des familles juives - la plupart des nourrices étaient “externes” - mais aussi de constater que les Juifs sur lesquels pesait toujours la menace de cette accusation irrationnelle, acceptaient de prendre chez eux des enfants chrétiens3. Ceci s’explique peut-être par le fait que ces nourrices étaient des professionnelles qui pouvaient prendre jusqu’à trois enfants à la fois et qu’elles contribuaient ainsi aux revenus familiaux dans une mesure non négligeable. 


Si Aigli Brouskou nous parle du petit peuple salonicien et met en lumière les difficultés du quotidien dans cette ville éminemment cosmopolite, Réna Molho sest, elle, intéressée à ce qu’elle nomme “la crême de la haute bourgeoisie salonicienne”

Dans son travail intitulé “Le Cercle de Salonique 1873-1958” elle nous éclaire sur ce que fut cette association dont les membres provenaient des classes les plus aisées de la société, et de tous les groupes ethniques, nationaux et religieux de la ville sans distinction, bel exemple d’entente intercommunautaire dans cette Babel que fut, jusqu’à son hellénisation complète, la capitale de la Macédoine. Si lon prend par exemple lannée 1887, parmi les 187 membres se trouvent des Juifs, des Grecs, des Allemands, des Italiens, des Turcs-Dönmés, des Français, des Slaves, des Anglais, des Arméniens et même un Scandinave. A cette époque, l’élément israélite, avec 63 membres, est majoritaire devant les Grecs (19) ; cette majorité s’inverse au profit de l’élément grec au fur et à mesure que l’on avance dans le temps, parallèlement au phénomène dhellénisation que connaît la ville elle-même, sans que pour cela l’élément juif cesse de représenter un pourcentage important de leffectif. Le but fort louable de ce Cercle, dont la langue jusquen 1932 fut le français, était de permettre les contacts autres que commerciaux entre les grands bourgeois saloniciens, en sorganisant à l’image de tous les clubs un peu fermés qui offrent à leurs adhérents et à leurs familles le cadre de leurs salons pour se rencontrer, se divertir, manger, danser, etc. Mais au delà de cette vie, que l’on pourrait qualifier de “mondaine” voire superficielle, le rôle du Cercle de Salonique ne laisse pas d’être sympathique : en effet, au moment de loccu-pation allemande, malgré les pressions, le Cercle n’expulsa pas ses membres juifs et en accueillit même de nouveaux jusquen février 1943, date à laquelle les israélites furent, par décision des nazis, obligatoirement rayés de toutes les organisations de la ville. Dans plusieurs cas où Juifs et Grecs s’affrontèrent - telle cette accusation de meurtre rituel en 1888, ou bien la campagne antisémite de deux journaux grecs en 1909 - cas dans lesquels intervinrent des notables des communautés correspondantes, Rena Molho veut même supposer que ces derniers appartenaient à l’encadrement du Cercle de Salonique. Le texte de Rena Molho est judicieusement accompagné d’une bibliographie abondante, mais aussi dune annexe qui nous offre les noms des membres en 1887 et en 19364.


Enfin, pour compléter ce tryptique salonicien, il est évident que la contribution dAléka Karadimou-Yérolympou sur le grand incendie de Salonique en 1917 a ici sa place5. Cet exposé nous rappelle l’ouvrage magistral sur ce sujet déjà publié par A. Yérolympou6. Cette dernière a repris, lors du colloque, quelques idées principales de sa thèse, en soulignant le côté utopique du projet de reconstruction envisagé par le gouvernement libéral de Vénizelos, mais aussi en posant la question fondamentale de savoir si ce projet qui prévoyait la restructuration totale de lespace urbain par lexpropriation immédiate de tous les propriétaires de la zone sinistrée - juifs en majorité - n’était pas dirigé contre l’élément israélite qui avait depuis tant de siècles modelé en partie le visage de la ville ? Question à laquelle il semble encore bien difficille d’apporter une réponse tranchée. Comme larticle précédent de Réna Molho, celui-ci est accompagné d’une annexe des plus intéressantes dans laquelle figure un tableau présentant les noms des propriétaires, les références de leurs propriétés etc. dans le 3ème secteur incendié de Salonique, un plan des 6 secteurs et de nombreuses illustrations, dessins et photos des façades des nouveaux bâtiments conçus par les architectes nommés par le gouvernement.

Ces actes du premier colloque de la Société d’Etude du Judaïsme Grec contiennent dautres contributions de premier ordre, telle celle de Méropi Anastassiadou sur les activité professionnelles des Juifs saloniciens vers le milieu du XIXème siècle qui nous renseigne sur lampleur de ces activités en se basant sur les archives ottomanes.

Mais il faut souligner la diversification des thèmes abordés lors de ces journées : Salonique, la ville sépharade par excellence, ne constitue pas lunique centre dintérêt des chercheurs. Dautres intervenants ont abordé des périodes beaucoup moins connues de lhistoire des communautés juives de Grèce : Anna Lambropoulo nous entretient de la présence juive dans le Péloponnèse à l’époque byzantine, Yorgos Khaniotis de la communauté de Corfou de 1860 à 1939. Chacun de ces chercheurs nous offre ainsi un éventail dinformations sur lensemble du peuplement juif de Grèce à travers les âges qui fait de cette publication un travail éclectique et enrichissant.

Bernard Pierron
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