L’exil des derniers Juifs catalans

Maryse Choukroun nous expose ainsi les raisons et le cheminement de ses recherches :

Lorsque jai commencé, il y a plus de douze années à faire des recherches sur les Juifs catalans, je n’ai pas une seconde pensé que cela me mènerait si loin. Je lai fait par curiosité, pour trouver des racines, pour avoir une idée, puis pour savoir, uniquement pour en parler en famille.

Et je n’avais même pas linitiative de noter les références des livres que je lisais, des revues que je parcourais ; mais lorsque je me suis décidée à travailler sérieusement, scientifiquement, rationnellement, il ne ma pas toujours été possible de retrouver toutes mes sources, à mon grand désespoir.

Mon premier contact vient de la “Revue des Etudes Juives” de 1888 dans des articles de Pierre Vidal sur les Juifs du Roussillon, articles ultérieurement regroupés en un recueil publié en 1923. 

Cet historien a dépouillé les archives départementales et municipales de Perpignan. Je sais, par le directeur des archives municipales de cette ville, que des masses de documents du Moyen-Age nont encore jamais été consultés.

Ce serait mon rêve...mais combien dannées de labeur avant doser matteler à ce travail de paléographie ?

Voilà ma modeste contribution à la connaissance de notre passé et à l’hommage que je veux rendre, en passant, à mes ancêtres qui ont dû tant souffrir et tant endurer, uniquement pour pouvoir conserver leur judaïsme et ne pas trahir leurs propres ancêtres.

C’est un devoir pour moi.”

Lorsque les Catalans daujourdhui, conscients enfin de leur histoire, voulurent rendre hommage aux Juifs expulsés de leur terre natale en leur consacrant un monument sur les lieux mêmes de leur départ définitif, ils purent entendre les paroles suivantes de la bouche même de Maryse Choukroun :


Il y a 502 ans aujourdhui même, les derniers Juifs, expulsés par les rois catholiques quittaient la Catalogne, de cette même crique.
Arrivés sur la côte ibérique dès le premier siècle, on les signale dans la région de Narbonne seulement au Vème siècle.

Les premiers documents officiels faisant mention de leur présence aux alentours de Perpignan remontent au Xème siècle. Ils bâtissent alors leur première synagogue près de Clayra : la chapelle dels Juhègues est construite sur ses ruines.

Très tôt rattaché à la Catalogne, le Roussillon en fera partie intégrante à la mort de son seigneur Nunyo Sanche, en 1242.

Jacques Ier, souverain du royaume catalano-aragonais, ajoute alors à ses possessions la Cerdagne et le Roussillon. C’est un roi juste et intègre, très en avance sur son temps. Sous son règne, les Juifs vont connaître leur âge dor.

Ils exercent presque tous les métiers, et leur culture atteint son apogée. Bien quils soient obligés, depuis le concile de 1215, de vivre dans des lieux déterminés, nommés en catalan call (du mot hébreu kahal - ou rassemblement), qu’ils soient contraints de porter de longs manteaux sombres ornés de la “rouelle”, signe infamant, ils peuvent néanmoins sexprimer librement durant ce XIIIème siècle.

Leur philosophie, leur poésie, leurs sciences médicales, astrologiques, mathématiques, leur art calligraphique ou iconographique vont rayonner durant des siècles.

Après les graves épidémies de peste de 1348, les mentalités vont changer. LEglise prend de plus en plus dinfluence sur les souverains et les massacres vont se succéder dès 1391.

En 1469, Ferdinand II, souverain du royaume catalano-aragonais épouse Isabelle de Castille. Ces pays sont alors réunis sous un même sceptre. Ils forment lembryon de la future Espagne. Isabelle a de grandes ambitions. Après avoir commencé par l’unité linguistique en imposant le castillan sur toutes ses terres, elle rêve de lunité territoriale. Après maintes tentatives infructueuses, elle met elle-même le siège, avec le plus gros de son armée, devant le royaume de Grenade, dernier bastion des Maures installés sur cette terre dEurope depuis le VIIIème siècle. Le 2 janvier 1492, le prince Boabdil se rend. Le second but de la souveraine est atteint : lEspagne est née.

Reste à réaliser lobjectif le plus important mais aussi le plus complexe : lunité religieuse.

Après la chute de Grenade, les Maures trouvent tout naturellement refuge dans les royaumes ou sultanats de l’Afrique du Nord si proche. Très rares sont ceux qui restent sur la péninsule. Par contre les Juifs sont encore nombreux.

Voyant que les différents efforts de conversion, soit sous la menace de mort lors des massacres de 1391, soit par la persuasion à l’instigation de lanti-pape Benoit XIII et de Vincent Ferrier au début du XVème siècle, nont pas donné les résultats escomptés, la reine Isabelle la catholique, sous la pression de Torquemada son confesseur mais aussi grand inquisiteur, décide de chasser tous les juifs restant dans son royaume1.

Le 14 mars 1492 l’édit dexpulsion est promulgué. Il y est dit en résumé que “tout juif trouvé sur la terre d’Espagne après le 31 juillet de cette même année sera mis à mort sans jugement”.

La majorité des Juifs catalans s’embarquent vers lEmpire ottoman prêt à les accueillir. Mais certains d’entre eux, venant de Barcelone, Gérone ou Tarragone espèrent trouver refuge en Roussillon, alors province française. Cette région a toujours été, pour des raisons stratégiques, une terre convoitée. Le roi de France, Louis XI, dès le début de son règne, plus par la ruse que par les batailles, envahit ce comté ainsi que la Cerdagne. Jacques d’Armagnac installe ses armées dans les châteaux de Perpignan et de Collioure.

A peine arrivés en 1492, les Juifs catalans sont mal accueillis par les autorités civiles et militaires et peu secourus par leurs coreli-gionnaires perpignanais. Ceux qui restent, de cette ancienne et prospère communauté roussillonnaise, sont depuis plus d’un siècle maltraités et privés des droits les plus élémentaires. Très appauvris, ils peuvent à peine porter secours à leurs frères doutre-Pyrénées arrivés avec juste un balluchon.

Le 15 septembre 1492, le nouveau roi de France Charles VIII donne ordre à Spanyol de Camon et Pierre Irrexeta de poursuivre ces immigrants et de les chasser. Certains dentre eux, accompagnés de Juifs perpignanais, prennent rapidement la mer.

Le 3 septembre 1493, Charles VIII restitue le Roussillon et la Cerdagne à l’Espagne. Le 13 du même mois, les Rois Catholiques pénètrent dans Perpignan.

Dès le 21 septembre, un second édit dexpulsion est proclamé. Il est écrit en catalan et signé seulement par Ferdinand. Il accorde trente jours à tous les Juifs pour partir de ses terres. Il n’en restait que fort peu.

Rassemblés dans la baie de Port-Vendres dans lattente du départ prévu pour le 21 octobre, mais épuisés, malades, et devant des éléments naturels déchaînés, ils obtiennent lautorisation dattendre quelque temps avant de sembarquer à Collioure en direction de Naples sur le “Santa Maria i sant Cristofor” de Pierre Soler. Mais pour ce faire, il leur faut payer “un nolis de deux ducats en or, par tête, en exceptant les enfants à la mamelle et ceux que les femmes grosses portent dans leur sein”.

Totalement ruinés, ils sont obligés de demander au procureur royal de pourvoir à leur alimentation pendant la traversée.

Entassés sur cette embarcation, ces trente-neuf exilés, ces trente-neuf derniers Juifs catalans voient avec tristesse s’éloigner cette terre que leurs ancêtres avaient tant aimée, et malgré tous les ressentiments qu’ils auraient pu éprouver, malgré tout ce qu’ils avaient pu endurer, ils lemportèrent avec eux dans leur cœur. Et durant des années, des décennies et même des siècles, ils continuèrent à vivre, à parler, à chanter, et même à cuisiner comme leurs lointains ancêtres.

C’est donc pour commémorer le souvenir de ce départ, et pour marquer la fin dune histoire commune longue de près de quinze siècles que la Municipalité de Collioure et l’Association “Catalogne toujours” ont tenu à élever ce monument.

Madame Francesca Caruha, auteur de cette œuvre artistique en a défini elle-même la symbolique : “En projetant leur ombre de soleil sur le socle en forme de Méditerranée, ces trous gravent la place des âmes ancrées en pays catalan”.

Je tiens à remercier très profondément toutes les autorités civiles et religieuses venues pour cette inauguration et dont la présence est un hommage rendu aux Juifs catalans.
Qu’
il me soit permis de lire une dernière fois leur nom :

Gracia Menahem Mossé, sa fille et son gendre.
Abraham Fuentes et sa femme.
Jucef Hasday et sa famille.
Na Stelina et son fils.
Bendit et sa mère.
Nissim et sa famille.
Jucef Léo Salomon et ses enfants.
Salomon de Larat et ses enfants.


Na Petrossa.
Ysaac de Piera et sa famille.
Nathan Mossé et sa famille.
La Lolita et un enfant.


Jacob et sa femme.

Maryse Choukroun



Le bulletin trimestriel - parution de novembre 1995 - de la Communauté israélite de Perpignan éclaire un aspect ésotérique de cette commémoration:

Ils furent effectivement trente-neuf, il y a cinq siècles à quitter Collioure. Leurs noms sont connus et répertoriés dans nos archives. 

Trente-neuf derniers juifs catalans à laisser derrière eux ce Roussillon qui les avait accueillis, puis les chassait parce que des rois, retenus par lHistoire comme catholiques, en avaient décidé ainsi.

Ils choisirent entre mourir parce qu’ils voulaient rester juifs, se convertir pour pouvoir vivre ou fuir sans abjurer, vers un ailleurs meilleur... peut-être ! Ces trente-neuf derniers juifs catalans choisirent, comme dautres, de reprendre le chemin de lexil.
Mais arrêtons-nous un moment sur ce nombre de trente-neuf.

En hébreu, 39 s’écrit 26+13. Or, selon la Guématria (valeur numérique de chaque lettre hébraïque) 26 correspond à l’écriture du tétragramme, donc au nom de D-ieu, et 13 correspond au mot EHAD=D-ieu est un. Autrement dit, 39 équivaut à HACHEM EHAD=D-ieu est UN.

Quelle troublante coïncidence entre ce nombre de 39 juifs fuyant leur terre dasile pour ne pas abjurer leur foi en un D-ieu unique et la signification même du nombre 39 : D-ieu est un!




Un grand et affectueux merci à mon amie Francesca, l’auteur de cette sculpture : “Ombres portées”..........Tu nous offres cette ém

ouvante voile de barque catalane où les trente-neuf vides laissés par ces exilés sont aujourdhui portés par le soleil de lespoir.

Félicitations à l’association “Catalogne toujours” et à son président G. Karsenti pour cette commémoration.

Raymond Saïd





 

Le présent numéro comprend des textes divers, éventuellement polémiques - et cest une grande satisfaction pour l’éditeur - ce qui nous offre lopportunité de rappeler la déontologie habituelle des revues :

Les articles signés engagent personnellement leurs auteurs.

Les articles non signés, seuls, engagent l’éditeur.



Comments