Sarajevo de nouveau


Dans la LS 6 de juin 1993, nous informions nos lecteurs dans les termes suivants :

 Nous ouvrons dans ce numéro une nouvelle rubrique, “ACTUELLES”, et il n’est pas indifférent que les premiers articles y figurant concernent Sarajevo, nous reliant à l’actualité de manière partiellement optimiste”.

Suivait un avis selon lequel nous avions reçu de notre lecteur Rafaël Kamhi, réfugié de Sarajevo à Lille, quelques pages en photocopie d’un recueil de poèmes et chansons judéo-espagnols patiemment collectés entre les années 1960 et 1980 par Samuel M. Elazar. Ce recueil, écrit en judéo-espagnol, fut traduit en serbo-croate par le chef du département des langues et littératures romanes de la faculté de philologie de Sarajevo, Dr Muhamed Nezirovic.



 Maintenant que la vie à Sarajevo semble reprendre enfin son cours normal, après de si nombreux désastres, nous revenons sur cette ville emblématique avec deux articles concernant des livres bien différents...

 Rafaël Kamhi a de la suite dans les idées et nous offre maintenant le livre en question, édité à Sarajevo, qu’il a eu le plus grand mal à se procurer, bien entendu !

Il s’agit dune version en castillan (retraduite du serbo-croate ?) éditée en 1000 exemplaires en 1987 : Samuel M. Elazar, El romancero judeo-español (romances y otras poesias).

Le prologue et lintroduction nous apprennent que des Juifs sont installés depuis fort longtemps en Bosnie mais que les premiers recensements officiels ne datent que de larrivée du pouvoir austro-hongrois, remplaçant la Porte en 1878. Pourtant, dès 1672, on comptait 100 foyers juifs rien qu’à Sarajevo. En 1841, on y comptait 715 sujets mâles de plus de trois ans. En 1910, 5000 Sépharades et 1400 Achkénazes. En 1931, plus de 7000 juifs, dont furent recensés 1100 seulement en 1948, après le passage de la furie nazie.

L’auteur nous entretient des 7000 livres disparus en 1941, dont certains rarissimes et de manuscrits de valeur incalculable, comportant entre autres un important recueil de Romances, proverbos, cuentos y documentos historicos appartenant au Dr Vite Kajon.

Suivent plusieurs chapitres de chansons populaires espagnoles, puis proprement judéo-espagnoles, chantées dans la région; de même pour des poèmes. Cest après la dernière guerre que Samuel Kamhi dun côté, et l’auteur Samuel M. Elazar, dun autre, recommencèrent à les recueillir de la bouche d’informateurs (trices) dont ils citent les noms. Elazar nous rappelle au passage limmense travail de recension et dharmonisation dIsaac Levy pour le compte du Ministère de lEducation et de la Culture dIsraël.

JC

Notre lecteur Bondy Cordoba nous a fait parvenir un article paru dans l’américain “Time” le 24 avril 1995 sous la signature de Tamala B. Edwards, et qu’il a pris le soin de traduire. Cest à dessein que nous ne le reproduisons que maintenant.

 Retour et délivrance 

Supposée perdue ou détruite, la Haggadah de Sarajevo est de retour à Pesah auprès des Juifs de Bosnie.

 Et le seigneur dit à Moïse : “ Je frapperai Pharaon d’une autre plaie, et alors il vous laissera partir”.

«Et ainsi advint-il. Tout nouveau né sur terre d’Egypte périt, sauf ceux des enfants dIsraël auxquels le Seigneur avait promis la délivrance. Et, comme promis, le Pharaon dans son affliction leur dit : “Levez-vous et quittez mon peuple”»

Pendant des millénaires, les Juifs du monde entier ont connu cette libération au travers du Seder de la Pâque. Le texte, connu sous le nom de Haggadah , sert de guide à ce repas cérémonial, avec ses aliments symbo-liques, ses chants particuliers et ses quatre questions rituelles. La plus célèbre de ces Haggadoth est la Haggadah de Sarajevo, un manuscrit du XIVème siècle, dont la réap-parition la semaine dernière, juste à la veille de Pesah est en elle-même un récit ravivant lespoir et les valeurs dont elle témoigne.
Exécutés en Espagne dans les années 1350, ses minces feuillets en cuir blanc suffisamment réduits pour tenir dans une main dhomme, furent soigneusement enluminés dor et de cuivre sur 34 délicates miniatures en pleine page. Les pérégrinations mêmes de ce texte reflètent les épreuves de son peuple.
Ce manuscrit, transporté pour la première fois en Italie en 1492 par des Juifs sépharades lors de leur expulsion dEspagne, réapparaît des siècles plus tard en Bosnie Herzégovine à l’occasion de sa vente pour une broutille, en 1894, par un jeune Juif dans le besoin. Cet ouvrage médiéval, reconnu comme un chef-d’œuvre inégalé, fut alors placé au Musée National de Bosnie Herzégovine. Cette Haggadah est actuellement estimée à un million de dollars.

En 1941 un militaire nazi maraudeur vint réclamer ce manuscrit que le conservateur réussit à faire disparaître. Alors que des millions de Juifs périssaient dans la Choah, l’œuvre reposait cachée sous le plancher dun paysan dans les montagnes de Bosnie.
Elle fut rendue au musée après la fin de la guerre, mais au moment où les combats embrasèrent la région en 1992, le manuscrit disparut à nouveau. Peu de gens pensaient qu’il fût demeuré à Sarajevo. Des rumeurs persistantes répandaient le bruit selon lequel la Haggadah aurait é vendue par un gouver-nement aux abois pour l’achat darmes. Dautres laissaient croire que le gouvernement nosait lexposer car elle aurait été gorgée deau et irrémédiablement abîmée.
Toutefois elle réapparut à Sarajevo lors du Seder de Pesah. Ni le Président bosniaque Alija Izetbegovic ni le ministre de la culture, ni aucun des officiels du gouvernement - tous présents lors de la célébration du Seder - ne révélèrent où le livre avait é conservé ni pourquoi il venait d’être rendu.

Au fil des pages, les bleus, les rouges et les ors éclatants, jamais restaurés malgré leurs six cents ans, brillaient comme neufs. Des traces apparaissaient de Sedarim passés, telles que taches de vin, annotations dun père et gribouillis denfants. Avant le Seder, Izetbegovic annonça que le gouvernement, renonçant à sa politique passée, aiderait les dirigeants de la communauté juive à envoyer cette Haggadah à l’étranger pour y subir une restauration avant d’être à nouveau exposée.

Bien que forte seulement de quelques centaines de personnes, la communauté juive de Sarajevo constitue un élément important dans cette région si éprouvée. Avec laide du JOINT, les Juifs continuent de distribuer 40% des médicaments, une grande partie du courrier et assurent en outre services médicaux et convois de secours. Ils enseignent ainsi aux musulmans et aux chrétiens de Sarajevo la dure leçon apprise au cours des siècles et reprise par la Haggadah : comment survivre ?  


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