Archives judaïques de Navarre (ou : Un béotien dans les archives)


Nous avions reçu en novembre 1994 le premier volume des archives judaïques dont le Gouvernement de Navarre avait entrepris la publication sous la responsabilité de Juan Carrasco. Ce premier volume couvrait la période de 1093 à 1333, et l’éditeur en prévoyait neuf autres. Il sagit dune entreprise considérable nécessitant beaucoup de travail et de soin. Le second volume vient de nous parvenir. Il couvre la période de 1339 à 1387. Charles II d’Evreux est souverain de la Navarre de 1349 à 1387 précisément. L’édition en est très soignée, et la présentation de lindex comportant des milliers de noms, améliorée relativement au volume précédent. Les fac-similés photographiés montrent une écriture superbe.

 Il n’
est pas question ici dun compte rendu exhaustif du contenu, mais je voudrais présenter quelques réflexions personnelles de non-spécialiste, très diverses, autour de quatre exemples empruntés au même volume étudié par les auteurs : le registre notarial des reconnaissances de dettes de la période considérée, dans la région de Tudela.

Voici dabord les exemples, numérotés de 1 à 4, recopiés dans leur orthographe de l’époque :

1° -
noviembre 22,1382
Deue Yça, fillo de Juçe el Ceruero, moro de Tudela, a Yento Cardeniel, jodio, 7 livras carlines prietos. Fiador Amiri, muller del dicto Yça. Testes : Johan de Calchetas et Muça de Montagut, moro, et Menaut, çapetero, judio.

2° - 1383 marzo 10
Deue Rodrigo Martiniz, vezino de Ribaforada, a Abram Euemenir, dicto Caparra 55 sueldos karlines prietos et 4 rouos de trigo, mesura real, contando 7 sueldos, 6 dineros rouo, valen 30 s. Fiança Sancho Beltran, vezino de Ribaforada. Testes : Pascoal de Vilaua, Mose dAragon, judio, vezinos de Tudela.

3° - 1383 marzo 15
Deue Garcia Bon, vezino de Çintruennigo, a dAbraham Gamiz, judio de Tudela, 2 kahices, 1 roua, mesura vieja de Tudela, que son 20 rouos mesura real, contados a 7 sueldos rouo, valen 7 libras. Termina a pagar al dia et fiesta de Santa-Maria de moatat dagosto, primera venient. Testes : Martin Periz, fijo de Martin Periz, notario qui fue, et Genton Badian, judio, vezinos de Corella.

4°- 1383 septiembre 1  Deue Johan Sanchez Ros, notario, vezino de Tudela, à Juçe Abenabez, fijo de don Salamon Abenabez, judio de Tudela, con carta de comanda 18 florines doro de los dAragon, contados ha 27 sueldos 6 dineros pieça, valen 24 libras 15 sueldos. Testes : Pero Jurdan de Pamplona et Açah el Royo, judio, vezinos de Tudela.

Dans le premier cas, un maure reconnait une dette auprès dun juif (Deue =doit). L’ épouse du premier offre sa caution. Epouse s’écrit ici muller (cf. mujer en espagnol et mulher en portugais, moglie en italien), dans d’autres cas muger. Les témoins sont respectivement : un chrétien, un maure, et un savetier juif. Cette procédure se retrouve tout au long : les témoins sont en général de même confession que les concernés, ce qui devait avoir pour effet de limiter les litiges au moment du rembour-sement.

A noter aussi, curieusement, que le maure premier nommé s’appelle (en français moderne) Isaac , fils de Joseph...

La confession de
s seuls chrétiens nest jamais mentionnée, allant de soi en cette période historique où la reconquête est quasi achevée, sauf celle du Royaume de Grenade.
 Dans le second cas, le nom de la monnaie s’é
crit karlinas avec un k alors que dans le premier le mot sengage sur un c1. La diffé-renciation n’est pas encore nette, alors quil sagit pourtant de la monnaie de Charles dAnjou (1226-1285), Charles, Carlos, et non pas Karlos !

Le prêt comporte quatre mesures de blé, mesures dites “royales” car on le voit tout au long des textes, ces mesures sont fortement diversifiées : “de Tudela”, “de Tudela anciennes”, etc. Fiança ou Fiador dans le texte précédent=caution probablement ( “qui rend fiable”...).

Dans le troisième cas demprunt, celui-là d’un chrétien à un juif, on voit apparaître le délai du remboursement : à la Sainte-Marie d’é, mais attention : la première qui vient ! Pas l’é dans x années... Deux kahices avec un k. Les anciennes mesures de Tudela sont converties dans le texte en mesures actuelles royales, et valorisées, ce qui donne à penser que le débiteur sacquittera en argent et non en blé.

Dans le quatrième cas, on sort du prêt minime entre voisins ou relations daffaires. 
Le notaire passe un bon de commande à Joseph Abenabez (Aben, préfixe marquant lorigine imprégnée darabe, souvent de berbère). Le témoin juif est Açah le Rouquin, ce qui montre bien qu’à l’époque sobriquets et noms de professions sont en passe de devenir des noms propres...

Il faut quand même remarquer que la plupart des personnages en cause, maures, chrétiens et juifs portent déjà un nom, ce qui n’est majoritairement pas le cas dans lEst de l’ Europe à la même époque.

Une autre remarque sur le même sujet, à l’étude de ce second volume darchives qui couvre une période de dix ans seulement antérieure au grand massacre qui fera disparaître par mort ou conversion la moitié de la communauté des Juifs d’Espagne, est que fort peu nombreux sont les noms de Juifs cités dans lindex que lon retrouve dans lEmpire ottoman un siècle plus tard : ce sont au contraire les exceptions.

En voici quelques-uns, accompagnés de diverses remarques : Abenardut, Abenmenir, Abenveniste, se retrouvent, dépouillés du ou du aben. Aussi bien Asayuel, Astruc et Namias. Très peu de Cohen et peu de Lévi, ce qui est très curieux. Déjà des Navarro, alors quon se trouve justement en Navarre et que lon pense généralement que ce nom de province naurait été adopté qu’à l’arrivée dans lempire ottoman. Des deux Navarro retrouvés dans ce recueil, l’un est chrétien et lautre maure... Les Navarro étaient pourtant nombreux à Salo-nique et Istanbul au début du présent siècle !

Plus grand mystère encore : où sont passés, que sont devenus ces innombrables noms de juifs recueillis là dans lindex et dont nul na plus jamais entendu parler ? Prenez pour exemple ceux cités dans les quatre cas rapportés plus haut !

Si les individus porteurs de ces noms sont restés en Espagne, ayant accepté la conversion, ils ont adopté le nom de leurs parrains dans la religion catholique.

Mais s’
ils sont partis, pourquoi auraient-ils tous changé de nom ?

Il est clair que mes remarques béotiennes soulèvent beaucoup plus de questions quelles nen éclairent... Mais je sais aussi que notre lectorat attentif comprend nombre de personnes très érudites !

 Jean Carasso
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