Les “reliques” en Israël du martyrologe des communautés juives de Grèce

La disparité d’indemnisation entre deux catégories de victimes du nazisme, plaidée devant la Cour Suprême de Justice de l’Etat

reportage de David Benbassat-Benby

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Europe, la Croix-Rouge Internationale et d’autres institutions se sont trouvées confrontées à d’immenses problèmes, dont celui de recaser les DP (deplaced persons) parmi lesquelles en priorité les survivants des camps concentrationnaires et des “marches de la mort”. Tâche ardue, car la plupart n’étaient plus que des épaves humaines magistralement décrites par Primo Levi dans “Se questo è un uomo”.


...En cette chaude journée de week-end dans l’avion qui vient d’atterrir à Tel-Aviv, j’essaie d’imaginer, un demi-siècle après sa libération, l’aspect physique de Simantov Zvi Michaéli, cet ultra-septuagénaire, ancien miraculé du camp de Buna-Monowitz, devenu un personnage légendaire de la “Lettre Sépharade” au même titre que son sauveteur, le Dr Simon Lubicz. Je ne tarde pas à me trouver face à un solide gaillard bâti en athlète sans doute depuis son adolescence - un des secrets de sa survie - qui, après son tragique vécu concentra-tionnaire et sa période de convalescence en Suède, sut s’imposer dès son arrivée en Israël un régime de vie basé sur l’hygiène, le grand air et l’exercice physique.


Le lendemain matin, levés aux aurores, nous roulons vers le centre de Tel-Aviv pour nous joindre, à son siège, aux membres de l’Association en Israël des survivants des camps de concentration originaires de Grèce. A la descente de voiture, brusquement, je me trouve parachuté dans une marée humaine d’où jaillissent dans la clarté silencieuse de ces toutes premières heures matinales des interpellations en hébreu, en grec et en judéo-espagnol. Saisi d’une intense émotion, je réalise soudain qu’au milieu de ce qui reste de ce martyrologe juif de Grèce, je suis entouré des “reliques” représentatives des communautés de Salonique, Janina, Arta, Volos, Trikkala, Preveza, Komotini etc., et ne puis m’empêcher de me demander si j’aurais pu en faire partie également, n’eut été cette chance providentielle qui permit à ma famille de quitter la Grèce natale à une époque où elle était loin de se douter du malheur absolu qui devait s’abattre plus tard sur le Judaïsme grec et sur tous les autres membres de notre groupe familial restés sur place...


Sous la conduite de Raoul Saporta, président de l’Association, environ deux cents membres s’entassent dans les autocars en direction de Jérusalem pour manifester et assister aux débats de la Cour Suprême de Justice de l’Etat d’Israël qui devrait statuer sur le fond d’une cause d’importance primordiale : amender la loi en vigueur depuis de nombreuses années sur les indemnités d’invalidité allouées par le gouvernement israélien aux rescapés et victimes du nazisme, afin d’aligner ces indemnités sur celles consenties directement par l’Allemagne elle-même à la seconde catégorie de victimes arrivées en Israël à une autre époque.

Il existe en effet en Israël deux catégories bien distinctes d’anciennes victimes du nazisme :

a) Les rescapés des camps de concentration arrivés en Palestine avant le 1er janvier 1947 pour lesquels, sur la base d’un accord conclu avec l’Allemagne de Bonn, Israël a reçu un montant global d’indemnisation et qui de ce fait touchent régulièrement des allocations du gouver-nement israélien.

b) Les victimes qui, ne possédant pas à la fin des hostilités une nationalité déterminée furent considérées d’abord comme “heimatlos”1 et admises par la suite comme citoyens allemands pour avoir séjourné un certain temps en Allemagne, victimes qui, depuis leur départ de ce pays et leur arrivée en Israël reçoivent directement des autorités allemandes des indemnités en Deutschmarks d’une valeur actuelle trois fois plus importante par rapport à la première catégorie.

Il s’agissait en l’occurrence d’un conflit fondamental opposant les diverses Associations des victimes du nazisme de la catégorie a) toutes origines et tendances confon-dues, au Ministère des Finances et au Procureur de l’Etat. Contacté par ces Associations, le député Abraham Hirschsohn avait tenté tout d’abord d’obtenir directement de la Knesset l’alignement sur la même parité des deux sortes d’indemnisation. 
N’y ayant pas réussi, il lui restait la possibilité de saisir la Cour Suprême de Justice, seule instance juridiquement habilitée à statuer dans des litiges entre particuliers et autorités de l’Etat.

A Jérusalem, dans l’imposant bâtiment flambant neuf d’une conception ultra-moderne qui abrite la Cour Suprême de Justice, une atmosphère houleuse nous attendait. Une foule innombrable d’anciens déportés dont certains arboraient les bannières des combattants et d’autres les uniformes des camps de concentration avec l’étoile “Jude”, obstruait toutes les entrées au grand dam des agents de sécurité s’efforçant de la contenir. Après une longue attente et jouant des coudes à notre tour, nous pénétrons finalement, à travers un dédale de couloirs, dans la salle d’audience visée, profitant aussi d’un léger dégagement occasionné par l’interruption des débats.

Deux anciennes déportées, dont l’une avec le drapeau israélien épinglé sur le dos, tendent leurs bras marqués de l’indélébile numéro d’immatriculation concentrationnaire, criant à tue-tête “tsedek” “tsedek” (justice, justice) Les caméras de télévision les entourent et enregistrent leurs véhémentes réclamations. L’audience reprend. Les avocats Pinchas et Endelsman représentant les Associations de déportés interviennent brièvement, suivis par le procureur de l’Etat.

En conclusion, le président de la Cour ajourne les débats en accordant aux deux parties un délai de trente jours pour exposer leur argumentation respective sur le fond du problème.

...Je venais de vivre une longue matinée d’intenses émotions, commencée au cœur de Tel-Aviv et terminée sur les hauteurs de Jérusalem par un constat d’exemples de démocratie souveraine donnés par le jeune Etat d’Israël.

David Benbassat-Benby
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