Les Juifs du Midi - Danièle et Carol Iancu


Les Juifs du Pape, voilà qui, pour le moins rappelle des noms de villes : Avignon, Carpentras, Cavaillon et l’Isle sur la Sorgue. Mais alors, pourquoi ces toponymes typiques dans certains villages provençaux : rue Juiverie, carriéro de la Jutarié, etc. ? A cette question et à toutes celles que vous ne manquez pas de vous poser sur les Juifs du Midi, le beau livre de Danièle et Carol Iancu1 répond - et à bien d’autres encore.

Peau de chagrin

C’est que, depuis les premiers siècles de l’ère chrétienne, il y eut des Juifs dans le Midi, c’est-à-dire en Provence, dans le Comtat Venaissin, dans le Languedoc aussi, régions plus particulièrement étudiées ici. Présence fluctuant au gré des vicissitudes hélas habituelles : ils eurent leur lot de persécution contrairement peut-être à une idée reçue, car croisades, émeutes, accusations de crimes rituels, terribles massacres accompagnant les épidémies de peste secouèrent, détruisirent parfois, dispersèrent souvent les communautés qui, de rurales, durent se regrouper dans les villes.
Les régions d’implantation même rétrécirent au gré des bannissements, rappels, expulsions locales puis définitives. Au gré aussi des transferts de souveraineté entre les princes qui gouvernaient. Menaces et tensions répétitives, voire attrait, conduiront aux conversions parfois sincères, le plus souvent forcées.

Une longue histoire

A la fin de l’époque médiévale, les Juifs du Midi survivants se retrouvèrent dans les ghettos des “carrières” (selon le nom provençal pour “rues”) papales, soumis à enfermement de nuit et, selon les époques à des obligations vexatoires infamantes (port du capeou, le chapeau jaune, serment more judaïco, etc.) astreints aussi à des impôts lourds, en butte enfin au mépris de l’église et de la population. Ils développèrent là une langue particulière, le chouadit, mélange d’hébreu et de provençal. Bien des Provençaux seraient étonnés d’apprendre que leurs savoureuses coudoles ne sont rien d’autre que le pain azyme de la Pâque juive... Le roi Louis XVI, l’obstination des Juifs restés dans les carrières faute de mieux.... et les idées de la Révolution française accorderont l’égalité civique aux Juifs du Pape. Le Pape, dont les états français deviendront d’ailleurs partie intégrante de la France.

Traduire

Les Sépharades ont leur place dans l’histoire des Juifs du Midi. L’invasion des Almohades en 1136, qui proscrivait le judaïsme en Andalousie, mit un terme à près de cinq siècles de civilisation juive en Espagne sous domination arabe. Certains, comme Maïmonide et les siens, trouvèrent

refuge en Egypte, d’autres en terre languedocienne2. La science juive d’expression arabe s’épanouit sous les cieux provençaux : philologie, exégèse biblique où excellèrent les Kimhi à Narbonne.
Les Andalous ne furent pas les seuls à trouver refuge en Provence. Juifs anglais au XIIIème siècle, français au début du XIVème les suivirent. Et les drames qui ensanglantèrent la Castille et l’Aragon en 1391 entraînèrent l’arrivée des Juifs catalans, surtout à Arles.

D’expulsions en refuges

Les exilés ibériques de 1492 trouvèrent dans la Provence devenue française en 1481 une terre de transit. Bien avant la montée des périls, des flux et reflux de Juifs s’opérèrent de l’Espagne vers l’Italie en passant par Marseille. Le Comtat Venaissin aussi recueillit son lot de Sépharades : Joseph Ha Cohen, le celèbre auteur de “La vallée des pleurs” est né en Avignon en 1496, de parents chassés d’Espagne.

Du capeou à l’étoile

Au fil des siècles, ils s’étaient appelés Mossé3, Jacob, Isaac, mais aussi Astruc du Sestier, Bendich Borrian ou encore Tholsane Milhaud ou Bonjues de Carcassonne. Plus près de nous se sont illustrés Armand Lunel, Darius Milhaud. Hélas ces derniers durent connaître, après les remous de l’affaire Dreyfus (dans laquelle s’engagea de toutes ses forces Bernard Lazare, né à Nimes) les terribles événements de la Choah. Lois antijuives de Vichy entraînant persécutions, spoliations, rafles, “Camps de la honte” selon l’expression d’Anne Grynberg, où furent internés les Juifs, apatrides et autres, livrés par Vichy aux nazis, après les réfugiés de la guerre d’Espagne. Comment avoir le cœur alors de rappeler que, une fois de plus, la Provence avait été une terre d’accueil pour les nôtres, Sépharades des Balkans, qui étaient revenus tout au long du début du siècle à Marseille principalement ? 

Malgré la résistance - juive entre autres - malgré le soutien de certains aux persécutés, pas plus que les juifs apatrides ou ceux nés en Afrique du Nord, en Pologne ou à Marseille, les Grecs et les Turcs qui, “travailleurs acharnés”, s’étaient intégrés au judaïsme provençal, n’échappèrent aux camps de mise à mort4.

Une terre et ses habitants

Dans sa préface flamboyante, Hugues Jean de Dianoux, qui s’est retrouvé des ancêtres convertis, replace le judaïsme du Midi médiéval dans son contexte non seulement méditerranéen mais aussi de contact avec les mondes de Tsarfat (la France) et d’Achkénaze (du nord). Quant au judaïsme provençal de nos années 90, ce sont des Juifs nord-africains revenus à partir de 1957 et en nombre en 1962 qui lui donnent majoritairement son visage actuel et le livre ne se fait pas faute d’en explorer toutes les composantes institutionnelles, religieuses, éducatives. Pourtant il faudra me pardonner de n’en citer qu’une : l’Association Vidas Largas si active sous la responsabilité de Marcel Coronel, et où le nouveau Marseillais un tant soit peu nostalgique de ses racines sépharades trouvera un accueil chaleureux5. Deviser de Salonique ou d’Istanbul avec l’accent du Midi, quelle émotion !
Vous l’aurez compris, ce livre est à lire, à consulter. Sur les Juifs du Midi, que d’éléments à découvrir dont je n’ai pu rendre compte ! J’espère seulement vous avoir fait partager mon intérêt.

Mireille Mazoyer-Saül
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