Le Musée Lohamei Haghetaot, Saloniki et l’épopée des archives communautaires - reportage de David Benbassat-Benby


Répondant à son invitation au cours de mon voyage en Israël, je suis assis en face de l’Ing. Aharon Rousso dans son bureau de Tel-Aviv. Je l’entends égrener en judéo-espagnol les chiffres sesh-tres-sinko-kuatro... de son appel téléphonique, et en attendant la réponse de son correspondant à l’autre bout du fil, il enchaîne à mon adresse, la voix brisée par l’émotion :
“Cela fait soixante-trois ans que j’ai quitté Salonique et je continue encore à compter - et souvent à dialoguer avec moi-même - dans ma langue maternelle indé-racinable de ma mémoire...”

Je contemple avec tendresse le visage buriné de cet ultra-octogénaire, militant sioniste de la première heure dont le cœur est resté accroché à sa Salonique natale, essayant d’imaginer le long chemin qu’il a parcouru dans son pays d’adoption, avec tant de dignité et d’honneur1.


Mais mon esprit est encore au kibboutz Lohamei Haghetaot construit au nord de Haïfa, entre Acco et Naharia, par les Combattants des Ghettos et leurs descendants, d’où je reviens d’une éprouvante visite au Musée répondant au même nom2.


Dès l’entrée dans cette bâtisse imposante par son austère architecture, dans la première des vastes salles où s’étale dans toute sa tragique dimension l’historique magistra-lement illustré de toutes les Communautés Juives d’Europe et d’ailleurs, victimes de la barbarie nazie, dans un emplacement de choix jouxtant la glorieuse Communauté de Vilnius (Vilna), le nom Saloniki, incrusté dans le mur en gros caractères en relief, fixe le regard du visiteur.

Là, à l’initiative de l’Ing. Aharon Rousso, ancien diplômé du Technion de Haïfa, le maître d’œuvre qui en a conçu le plan et la substance, tracés avec un art consommé par un autre spécialiste en la matière, Marcel M. Yoël, divers tableaux racontent en lettres, en chiffres et en images ce que fut cette fameuse communauté juive de Salonique en très grande majorité sépharade, unique en son genre et surnommée à juste titre “La Jérusalem des Balkans”. Et cet éloquent ensemble explique encore mieux au visiteur le moins averti le pourquoi de l’acharnement avec lequel les criminels nazis ont tenu à réaliser dans cette ville aussi la Endlösung , leur satanique doctrine visant à l’extermination du peuple juif.


Président de l’Institut d’Investigation sur le Judaïsme de Salonique, l’Ing. Rousso poursuit inlassablement ses efforts dans le but de récupérer les précieux vestiges de la Communauté, dont les inestimables archives, afin d’en compléter la reconstitution historique. Voici l’essentiel de sa déclaration sensationnelle sur le sujet3 :

“Accaparées jusqu’au dernier dossier, les gigantesques archives de la Communauté de Salonique furent emportées en Allemagne, entassées dans des wagons à bestiaux comme le furent les dizaines de milliers de ses membres, avec cette différence que le souci de conservation des criminels nazis était plus sensible pour les objets que pour les êtres humains... 

Mais quand la Justice immanente sonna le glas pour les destructeurs de l’Humanité (au total soixante millions de victimes durant la Deuxième Guerre Mondiale, tous pays et toutes catégories confondus), les troupes soviétiques d’occupation en Allemagne découvrirent les lieux sûrs où étaient conservées les archives saloniciennes et s’en emparèrent comme butin de guerre, parmi tant d’autres choses. Quand, il y a peu de temps, je sus que les Russes possédaient ces documents, nous engageâmes des pourparlers avec eux pour les récupérer moyennant finances. Un technicien mandaté par nous est chargé de reproduire ces archives en vidéo et de les numériser afin qu’une fois en notre possession elles puissent être mémorisées sur ordinateurs, à la disposition des chercheurs. Cela demandera deux à trois ans de travail et nous coûtera 200.000$. Plus de 400 dossiers dont : émigration vers la Palestine, conseil communautaire, organisations socio-professionnelles, synagogues etc. contien-nent, jour par jour, tous les détails de la vie communautaire de la période 1920/1945. Madame Mina Rozen, qui a déjà fait trois fois le voyage m’a déclaré qu’ayant assisté à la projection sur place de diverses phases de ces dossiers, elle en a pleuré d’émotion...”


David Benbassat-Benby
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