Le cimetière juif de Salonique


Dans le n° précédent, Bernard Pierron a commencé à nous raconter la longue histoire de la destruction du plus important cimetière juif du monde. Suite.

Les projets de la municipalité pour l’espace occupé par le cimetière

M. Molho note qu’à partir de l’occupation de la ville par la Grèce en fin 1912 eurent lieu des actes isolés de profanation et de vandalisme qui ne semblent pas s’être produits durant la longue période de gestion turque1. Indépendamment de l’hostilité certaine qui régnait dans une partie de la population chrétienne vis-à-vis des concitoyens israélites, la question de la réduction, voire du déplacement du cimetière juif, se posa de façon de plus en plus pressante au fur et à mesure que les réfugiés grecs de l’ancien Empire ottoman affluaient dans la capitale macédonienne, et essentiellement après 1922. La ville débordait des limites que l’antique enceinte lui avait imposées par le passé et des quartiers neufs destinés à abriter les nouveaux venus durent être bâtis à l’est de l’agglomération. Très rapidement, des “maisons” furent construites à proximité du cimetière qui servit alors de lieu de passage à une population qui n’était pas toujours respectueuse du caractère sacré de la nécropole.
Par ailleurs, l’urbaniste Hébrard, en accord avec les pouvoirs publics, avait inclus le cimetière juif dans son vaste plan de reconstruction de la cité à la suite de l’incendie de 1917. Il est évident que les cimetières, aussi bien orthodoxe que musulman ou juif, ne pouvaient dans la pensée de l’architecte français être conservés tels quels : des questions, non seulement d’esthétique, mais aussi d’hygiène, nécessitaient de trouver une réponse satisfaisante dans le cadre de la modernisation de l’agglomération. De plus, la création de l’université à proximité de la nécropole israélite devait constituer également une menace pour son existence. Hébrard avait d’ailleurs clairement conçu l’extension des locaux universitaires sur l’espace du cimetière. Il envisageait en outre de le transformer en un vaste parc boisé. A partir de 1925 
c’est sur ces deux thèmes que les “aménageurs de l’espace urbain” vont lancer leur campagne derrière laquelle M. Molho n’a vu qu’une “agitation factice entretenue par divers éléments”. 

L’expropriation des vastes terrains du cimetière israélite devient dès lors l’exigence première des mécontents de toute origine qui ne réclament ni plus ni moins que le transfert des ossements en un autre lieu consacré et l’utilisation de l’espace à des fins publiques. Il va sans dire que la communauté juive, très attachée à son cimetière, éleva de violentes protestations contre tous les projets soumis par la municipalité. L’affaire traîna ainsi durant quelques années. En 1928, l’université par l’intermédiaire de son doyen Bizoukidis, tenta des démarches auprès du gouvernement afin d’accélerer l’expropriation du cimetière pour y élever de nouveaux bâtiments, cité universitaire et quartier spécial pour les étudiants et les professeurs. Le Conseil communautaire israélite envoya de son côté une délégation auprès de Venizélos pour protester contre ces démarches. En 1930 la menace se précise. Le gouverneur général de Macédoine, Gonatas, ayant décidé la désaffection des cimetières “intra-muros”, la nécropole israélite se vit destinée à recevoir les locaux de l’université préalablement prévus, mais aussi un quartier de réfugiés. Ce projet fut confirmé par l’ordonnance du 4 août 1930 qui prévoyait l’expropriation sans dédomma-gement du terrain de la nécropole, ordonnance entérinée par le décret du 21 mars 1934, mais non suivie de mise en application immédiate2 . 


Cette question envenime assurément les rapports intercommunautaires et le Conseil israélite adopte une position ferme et inébranlable face aux diverses propositions de la municipalité. 

A la veille du second grand pogrome de l’histoire de la Grèce moderne, celui de Campbell en mars 1932, la tension se manifeste par de nombreuses profanations de tombes. Les antisémites veulent-ils ainsi exprimer leur hostilité devant l’obstination des Israélites à ne pas se plier aux instances du gouvernement général3 ? Des déprédations sont commises sur des monuments dont certains sont brisés à coups de hache. Au moment des événements de Campbell, la populace, en l’occurrence des aficionados du ballon rond, exprima ouvertement son hostilité : en juin, après un match de foot-ball, les spectateurs se ruèrent sur le cimetière dont ils enfoncèrent les portes et endommagèrent les sépultures. Cinquante pierres tombales furent détruites. Le président de la Communauté, tout en protestant auprès des autorités, requit de la municipalité l’installation d’un poste de police pour la surveillance de ce lieu de repos éternel. Ce poste de police fut installé dans les mois qui suivirent. 
Le statu-quo semble se maintenir jusqu’à l’instauration de la dictature du général Metaxas en août 1936. L’université, qui voit son nombre de chaires s’accroître, a de plus en plus besoin d’étendre ses bâtiments et c’est sur la portion d’espace encore libre du cimetière israélite que se porte son intérêt. De nouvelles tractations ont alors lieu entre le gouvernement et le Conseil communautaire qui va finalement accepter d’offrir, sans contre-partie, environ 33000 mètres carrés du cimetière à l’université. Cette dernière prenait en charge les frais de fouilles des tombes, la collecte des ossements et leur transfert en un autre endroit du cimetière. Cet accord est entériné par la Loi Forcée N° 890 du 29 septembre 1937, qui précise qu’à compter de l’entrée en vigueur du texte législatif, c’est-à- dire de sa publication dans le Journal Officiel, 12300 mètres carrés attribués à l’université seront immédiatement utilisables par celle-ci. Quant au reste de la superficie expropriée, elle servira pendant une année encore de cimetière puis sera transformée en parc par la municipalité qui s’engage à ne pas toucher aux tombes s’y trouvant. M. Molho mentionne qu’à partir du 26 février 1938 débute la translation des restes mortuaires de la zone expropriée.

La destruction du cimetière

C’est en décembre 1942 que l’expropriation intégrale du cimetière israélite est décrétée. Cet acte est essentiellement le fait de la municipalité de Salonique et des hommes au pouvoir à l’époque, à savoir le gouverneur Simonidis et son secrétaire général. M. Molho, nommé alors expert pour la désignation des monuments présentant un intérêt historique ou religieux, fournit un témoignage de première importance quant aux responsabilités des différentes parties engagées dans l’affaire. Depuis 1940 il avait été interdit d’inhumer à proximité de l’université et du quartier appelé Kirk-klise4 dans la perspective de l’exten-sion, sans aucun doute, de l’une ou de l’autre. Peu après l’arrivée des Allemands dans la ville, certains fonctionnaires de la municipalité comprirent, à la politique anti-juive de plus en plus ostentatoire adoptée par les nazis, qu’ils pouvaient espérer obtenir satisfaction pour la question de la démolition du cimetière juif. L’architecte de la ville, secondé par Simonidis qui n’épargna pas les démarches auprès des Allemands pour décrocher l’autorisation indispensable, fut l’un des premiers promoteurs et responsables du projet de destruction. Dès septembre, le docteur Merten, le fondé de pouvoir allemand, avait “suggéré” aux autorités israélites d’accéder aux exigences d’expropriation de la municipalité si elles désiraient voir les hommes exemptés plus facilement du travail obligatoire.
Le 6 décembre 1942 à dix heures du matin se trouvent réunis dans l’enceinte du cimetière les personnes suivantes : Merten, Simonidis, son secrétai
re général, l’architecte municipal Almeida, le Grand Rabbin Koretz, l’ingénieur Elie Modiano et Michaël Molho en tant qu’experts. Merten décide l’expropriation de la zone la plus proche de l’université et du secteur contigu au Kirk-klise

Le reste du cimetière devra être épargné. Les tombes datant des trente dernières années seront marquées d’une croix rouge et respectées. Mais les autorités grecques, en se rendant sur les lieux en ce matin de décembre, avaient en vue d’autres projets d’une plus vaste envergure pour le cimetière, on va le voir. “Au moment même où Merten monte dans sa voiture, les représentants des autorités du pays, comptant sur l’indulgence et même l’entière approbation allemande pour tout ce qui constituerait une accentuation de la rigueur des mesures anti-juives, outrepassent la décision qui venait d’être prise devant eux par le mandataire des Allemands et donnent l’ordre de démolir le cimetière en entier sans excepter aucune tombe, et pas même celles qui pourraient présenter le plus grand intérêt”5 .
Après tant d’années de tergiversations, la municipalité obtenait gain de cause grâce à la présence de la puissance occupante... Cinquante employés municipaux furent occupés à l’œuvre de démolition. La municipalité céda deux terrains en échange de celui du cimetière israélite : l’un à Kalamaria, l’autre dans les quartiers nord. Dans le cimetière nord, le Grand Rabbinat décida de transférer les ossements des notabilités. Quant aux particuliers, ils reçurent l’autorisation d’effectuer la translation des restes mortuaires moyennant une participation financière. Le 23 décembre, le journal collaborateur “Nouvelle Europe” publia un communiqué de la Communauté israélite organisant l’inhuma-tion dans les nouveaux cimetières.
Afin de coordonner ces diverses actions dans un laps de temps que la municipalité voulait très court, une commission communautaire fut instituée pour superviser les opérations : les ossements récupérés furent placés dans des urnes numérotées et classées. Le Conseil communautaire décida la récupération des dents en or afin de payer les frais d’établissement des nouveaux cimetières. Ce furent les enseignants des écoles israélites qui furent chargés de cette récupération. On imagine aisément les scènes qui se déroulèrent alors sur la vaste nécropole juive, les familles se hâtant de retrouver leurs défunts tandis que les ouvriers détruisaient sans discernement tous les monuments. La curée avait commencé.
En mars 1943, avec la mise en application des lois raciales de Nuremberg à Salonique, ce qui ne signifiait ni plus ni moins que la déportation de la majorité des Israélites de la ville et leur extermination dans les camps de concentration, les travaux de translation furent évidemment abandonnés. Quelques centaines d’urnes seulement avaient pu être emportées. Qu’allaient devenir tous les matériaux de démolition ? Il y avait une grande quantité de briques, mais aussi des pierres tombales en marbre dont certaines très anciennes constituaient des pièces de grande valeur historique. Dès avant l’ordonnance de démolition, selon E. Petropoulos, des Grecs avaient déjà commencé à piller les matériaux dont étaient construits les sépulcres quoique, selon la législation de l’occupant, ils appartinssent à la Wehrmacht. E. Petropoulos, sans mâcher ses mots, désigne ceux qu’il considère comme les coupables : la populace, la municipalité6 et la métropole7. 
La vaste nécropole israélite de Salonique n’existait plus. L’université devait par la suite en englober toute la superficie, sans que la Communauté n’en reçoive jamais aucun dédommagement. C’est ainsi que fut réglé le sort des morts. Mais le destin des vivants allait s’avérer bien plus dramatique, car parmi eux peu nombreux furent ceux qui, ache
vant naturellement le cours de leur existence, eurent la chance d’être inhumés dans la terre de leur patrie macédonienne.


Bernard Pierron8
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