Editorial




Presque dans chaque édition
nous sommes amenés à revenir sur la question :
pourquoi tant de témoignages “sortent”, surgissent maintenant, sur la Choah et sur l’époque, sur la veulerie, la résistance, lentraide, les Justes parmi les Nations, non seulement dans la presse juive, mais dans les médias en général ?
Il y a bien entendu l’opportunité des anniversaires : de lexpulsion des Juifs dEspagne (1492), de France (1394), de louverture des camps dextermination (printemps 1945), mais ces raisons ne sont ni impératives ni totalement convaincantes.
Dans le n° 14 par exemple, nous commentions le livre de Léon ArdittiVouloir vivre”, concluant : “Léon a eu besoin dun demi-siècle de recul pour pouvoir raconter cela et les contemporains non déportés ont eu besoin des mêmes cinquante années pour pouvoir lentendre”. Nous citions aussi les propos de Simone Veil le 25 janvier 1995 à l’UNESCO allant dans le même sens.
Ceci se passe chez nous, en France.
Que dire alors de ce que l’on observe en Israël, ailleurs, et même en Allemagne, dont Jacques Stroumsa1  par exemple est le témoin incessant lors de ses tournées de conférences dans ce pays pour le compte dinstitutions allemandes ? Le besoin des jeunes de savoir, de sinformer, est immense et Jacques (parfaitement germanophone) pourrait y passer tout son temps pour satisfaire la soif de connaissance de ses jeunes interlocuteurs.
Ce constat inspire à notre collaborateur historien Jean-Marie Allaire quelques réflexions quil nous communique ci-dessous comme telles, souhaitant ouvrir un débat si des lecteurs lesirent.

J C









 Dinguno nase ambezado 2
 


Commémorations

Léon Arditti a eu besoin dun demi-siècle de recul pour pouvoir raconter ses souffrances. Cest vraiment “L’écriture ou la vie”3 . Les commémorations sont utiles : elles font fondre les icebergs et taire les négationnistes, soi-disant historiens, du moins momentanément.

Il paraît quen Allemagne de plus en plus de gens veulent savoir. Je pense que c’est un phénomène de troisième génération.

La première, celle de la guerre : ils ont eux-mêmes participé au génocide, ils ne sont pas tous morts, ils vieillissent, bien cachés dans lanonymat ; dautres ont été plus ou moins complices, ou bien ils nont rien dit, rien fait, mais ils savaient - ou peut-être ils ne savaient pas -, mais ils ne peuvent pas ne pas sentir lopprobre qui pèse sur lensemble de lAllemagne nazie prise en bloc, et ils en faisaient partie.

Deuxième génération : les enfants ; on aime, on respecte ses parents. Quont-ils fait ? On ne sinterroge pas, on ne tient pas à savoir.

Troisième génération : lAllemagne de grand-papa, cest loin. Dailleurs, le plus souvent, grand-papa est mort : il ny a plus vraiment de lien affectif avec ce passé. On n’est pas responsable, et les parents de la seconde génération non plus. On peut enfin vouloir savoir.

Mais même ceux qui savent sinforment encore. Pourquoi ? Si jen crois Charlotte Delbo 4 parce que cest LE scandale du siècle.

Staline, oui bien sûr, mais enfin les hordes asiatiques, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, les Russes, les Turcs et les Mongols5 Gengis Khan, c’était hier. Mais le pays de Kant, de Gœthe, de J.S. Bach, c’est un cancer, une plaie inguérissable au centre de l’Europe, un incroyable déni de civilisation au cœur de la patrie de nos philosophes, de nos musiciens.

On ne pourra jamais renoncer à demander, toujours, indéfiniment : comment cela a-t-il été possible ?

Jean-Marie Allaire

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