Revues : Sefardica et Sephardim in the Americas


Sefardica, revue annuelle du CIDICSEF de Buenos-Aires. spécial sur le crypto-judaïsme en Amérique coloniale.

C’
est un très bon numéro annuel 1993 qui nous parvient seulement maintenant et qui porte intégralement sur le cryptojudaïsme en Amérique coloniale, avec des études fines de six auteurs sur les Portugais - on appelait ainsi les Juifs ayant quitté le Portugal après 1497, plus ou moins sincèrement convertis au catholicisme, - et suivis à la trace, en certaines époques et certains lieux par le tribunal de lInquisition.

Les mêmes faits sont examinés parallèlement pour la Nouvelle Espagne et le Nouveau Mexique, (Mexique actuel) puis le royaume de Granada (Colombie) puis le Chili et le Brésil.

Les contributeurs sont des chercheurs et universitaires fort documentés (surtout par le dépouillement des archives de lInquisition) et compétents, dont malheureusement on entend peu parler en Europe, et qui sont rarement cités dans les bibliographies générales !

Pourquoi les documents permettant d’é
tudier lhistoire de ces émigrés du Portugal vers les Amériques sont-ils quasi uniquement ceux de lInquisition ? Simplement parce que les immigrés en pays soumis à l’Inquisition ne pouvaient pas se permettre de promener darchives avec eux !

Une autre question qui vient à l’esprit est : pourquoi les noms relevés de ces immigrants aux Amériques, sont-ils dans neuf sur dix des cas différents de ceux portés par des immigrants de même origine hispanique dans lempire ottoman ?

Simplement parce que les immigrés en Amérique étaient officiellement catholiques - bien obligés puisquils venaient du Portugal où tous les juifs avaient é convertis de force...- et quau baptême ils avaient changé leur nom !
On y apprend aussi, au fil des pages, que l’
Inquisition frappa ici ou là, jamais constamment, et pendant des périodes souvent brèves.
JC

et cette revue est venue à
 notre connaissance au moment où Brigitte Sion nous propose son commentaire sur un livre qui vient de sortir aux USA :

Sephardim in the Americas
Martin A. Cohen et Abraham J. Peck
(Collectif sous la direction de)

On aimerait lire plus souvent des livres de la qualité de celui-ci qui, réjouissons nous, nest que le début dun projet beaucoup plus vaste (et en plusieurs volumes) dans le domaine des études sépharades.

La riche introduction de Martin Cohen rappelle 
les grandes lignes de litinéraire sépharade depuis l’époque romaine, sa prospérité, ses exils, ses recommencements. Place ensuite à l’épopée sépharade aux Amériques, au sens le plus large du terme, d l’aspect tout à fait intéressant de ce volume : si plusieurs Juifs espagnols et portugais traversent l’Atlantique au moment de lInquisition pour refaire leur vie ailleurs, il faut attendre les environs de 1630 pour voir de véritables communautés sépharades prendre forme sur le continent américain.

Ainsi, dans la colonie hollandaise de Ré
cife, au Brésil actuel, deux communautés ont fleuri pendant un certain temps avant d’être chassées par les Portugais ayant conquis le territoire. Nous sommes en 1654 et ces Hollandais sépharades sexilent, qui vers New-Amsterdam (alias New-York) qui pour lEurope, qui pour les Caraïbes.

Grâce à ce livre on découvre des communautés sépharades dans les lieux les plus insoupçonnés, comme le Surinam, les Barbades, Curaçao, la Jamaïque, Ste Croix ou St Thomas et Haïti. Certaines sont aujourd’hui éteintes (en Martinique, au Surinam), dautres vivotent plus ou moins (Jamaïque, Ste Croix, St Thomas). Le tour dhorizon proposé dans ce volume se poursuit avec le Canada et les Etats-Unis : outre les grands centres toujours très actifs - Philadelphie, New-York, Los Angeles, Seattle, Montréal - on est surpris de trouver des Sépharades à Savannah (Géorgie) et Charleston (Caroline du Sud).

Mais il n’
est pas question seulement dexotismes : larticle dEmma Fidanque Levy sur la famille Fidanque illustre la continuité de la tradition sépharade en Amérique : partis dEspagne via la Hollande, les ancêtres de lauteur se sont établis dans les Caraïbes en même temps que les premiers colons au XVIIème siècle. 

Triste constat après cette recherche généalogique : six générations après l
’émigration du premier Fidanque aux Amériques, il ne reste plus de traces de séphardisme véritable dans la famille actuelle.

L’
Amérique du Sud nest pas oubliée, avec un article dAllan Metz sur les effets de lInquisition sur l’émigration des Sépharades (au Brésil, au Mexique, en Colombie, au Chili, au Pérou) et la part de judaïsme subsistant parmi les “nouveaux chrétiens” fraîchement débarqués.

Victor Merelman se concentre sur l’
Amérique latine daprès lindépendance, en examinant lorigine (turque, marocaine...) des immigrés sépharades venus en diverses vagues, leur intégration, et la formation depuis quelques années dun neosefardismo regroupant tant les Achkénazes que les proprement Sépharades.

Le volume contient également des contributions intéressantes sur le judéo-espagnol - larticle de Denah Lida en offre une bonne idée globale de ses caractéristiques linguistiques, lexicales et phonétiques - la musique sacrée et profane des Sépharades américains, la poésie judéo-espagnole aux Etats-Unis - ballades, chansons, chants lyriques, prières -, la contribution sépharade à la littérature américaine - représentée par Emma Lazarus, Léon Sciaky et, parmi les contemporains, Stephen Levy et Stanley Sultan.

Enfin, relevons également larticle de Frances Hernandez sur les Juifs du sud-ouest des Etats-Unis, des peuples hispaniques qui ont l’étrange coutume dallumer des bougies le vendredi soir et de bénir une coupe de vin. Ils célèbrent la Sainte Esther et le Gran Santo - Moïse. Ces cryptojuifs ont déjà fait l’objet darticles amusés. Celui-ci offre, en revanche, une analyse profonde et sérieuse de ce phénomène, non plus considéré comme une anecdote, mais comme un aspect de l’Inquisition et de ses conséquences.

En bref, ce volume 
napportera peut-être pas de grosses nouveautés au spécialiste, sinon sur les communautés exotiques, dailleurs. En revanche, il offre une image détaillée, claire et riche de l’état du séphardisme aux Amériques, et ses panoramas peuvent être considérés comme dexcellentes sommes sur tel ou tel point.

Brigitte Sion
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