L“Alliance”dans les communautés du bassin méditerranéen à la fin du 19ème siècle et son influence sur la situation sociale et culturelle collectif édité par Simon Schwarzfuchs

Misgav Yerushalayim1987 P.O.B 4035 à Jérusalem 91040 Israël. 15$ port compris.
Mince par ses dimensions, mais riche didées et dinformations, ce petit livre de quatre-vingt-quinze pages en français ou en anglais, quarante deux en hébreu mais résumées en français, et huit pages de photos hors-texte, présente les Actes dun symposium organisé en 1985 par l’Institut Misgav Yerushalayim dans le cadre du deuxième Congrès international de recherche du patrimoine des Juifs Sépharades et dOrient. Cette rencontre et ses sept communications avaient pour thème le rôle de lAlliance Israélite Universelle dans le monde musulman (Afrique méditerranéenne, Empire Ottoman et Iran) depuis ses origines en 1860 jusquen 1914.

La finalité de l’AIU est clairement expliquée, dabord par le liminaire de S. Schwarzfuchs qui présidait le Congrès, puis dans les textes de Georges Weil et de Michaël Laskier, ainsi que dans le résumé du texte de Zvi Zohar. Ils s’agissait, pour les Juifs français qui lont fondée, de “répandre”, comme ils l’ont dit “ les lumières de la civilisation occidentale, faire des populations une force productive, donner l’élan aux populations qui sommeillent et en relever le niveau”. Ils se sentaient à la fois fidèles à leur religion et “fils de la Révolution française”. Résolument optimistes, portés par la vague positiviste de leur temps, ils étaient animés dun “esprit missionnaire” pour diffuser leur judaïsme rationaliste - ou plutôt rationalisé -. Ils se donnaient pour tâche de réconcilier les masses juives dOrient, souvent analphabètes et misérables, avec la modernité, par des œuvres dassistance, et surtout par un travail d’éducation qui éradiquerait toutes les traditions incompatibles avec loccidentali-sation.
Ils ont ainsi créé des écoles où l’enseignement était dispensé en français, car le français était leur langue, mais elle était aussi à l’époque la langue commune des élites sociales du monde méditerranéen musulman.

Ils privilégièrent demblée lalphabétisation et la formation professionnelle, car leur ambition était de préparer leurs élèves à la vie active et de leur donner un métier. Au lieu de végéter comme portefaix, cireurs de bottes ou... mendiants, ces élèves pourraient devenir artisans qualifiés, employés de bureau, voire petits fonctionnaires ; et sils voulaient ou devaient, à cause des circonstances, quitter leur pays, ils auraient du moins acquis une armature intellectuelle qui leur permettrait d’émigrer dans de moins mauvaises conditions. 
Les responsables de l’ “Alliance” apportèrent également une attention particulière à l’éducation des filles, qui étaient aussi opprimées que les femmes musulmanes, afin de limiter leur asservissement, et notamment les mariages précoces. Mais presque partout ils se heurtèrent à l’hostilité des rabbins traditio-nalistes, qui avaient leurs propres écoles et qui considéraient ces écoles nouvelles comme des foyers dimpiété.

On ne saurait s’étonner que les résultats obtenus aient été extrèmement inégaux dans un ensemble de pays aussi vaste et aussi hétérogène, et lon peut, avec Zvi Zohar, distinguer trois types despace social. Ou bien les communautés juives appartiennent encore à un milieu urbain tout à fait archaïque ; cest le cas par exemple de Fez. Ou bien à l’inverse elles font partie dune ville relativement moderne, telle quAlexandrie ou Alger. Ou bien elles se trouvent dans une situation intermédiaire à l’intérieur de centres administratifs ou commerciaux en cours doccidentalisation, comme Istanbul et Salonique. Dans le premier cas, l’ “Alliance” n’a presque aucune influence. Dans le second non plus, car il y a dexcellentes écoles européennes, laïques, catholiques ou protestantes, qui attirent même les Juifs, en sorte que cest finalement dans des villes comme Salonique quelle a obtenu le plus de succès.

Quant à l’espace géographique, les disparités y sont encore plus grandes. Les résumés des études consignées en hébreu par Avraham Cohen pour lIran, Zvi Yehuda pour lIrak, et Yossef Zurieli pour le Yemen, expliquent succinctement que lAIU a échoué dans ces pays pourtant si différents les uns des autres pour la même raison fondamentale : lopposition de communautés viscéralement attachées à leur passé. Pour le Maroc, l’optimisme de Georges Weill, qui juge “(le) bilan globalement positif” (formule au demeurant fâcheuse par sa connotation !) doit être tempéré par l’ap-préciation plus nuancée de Michaël Laskier, qui oppose les ports, Tanger, Tétouan, Mogador, ouverts aux innovations, aux mellah de l’intérieur, comme Fez et Meknès, figés dans leur refus du changement.

C’est finalement en Turquie que l’ “Alliance” a é la plus efficace, comme le montrent dans leur communication Georges Weill et Aron Rodrigue. Certes, elle n’a pas réussi à prendre le contrôle des Talmudei-Torah, ces “bastions du rabbinat”, où l’enseignement consistait essentiellement à traduire mot à mot la Bible de l’hébreu en judéo-espagnol, mais elle parvint à les faire évoluer, notamment en y introduisant des professeurs de turc et de français. Et même, elle fut sollicitée à Edirne (Andrinople) pour établir un programme dinstruction à l’occidentale. A Salonique - déjà mentionnée - elle était solidement implantée et avait ses propres écoles, d étaient sortis la plupart des membres de la bourgeoisie et des classes moyennes qui ont si activement contribué au développement économique du port et de la ville au début du siècle.

Cent quatre-vingt-trois écoles dans quatre-vingt dix localités réparties dans quinze pays : la réussite de l’AIU est donc limitée, mais incontestable. Cependant il est permis de sinterroger, plus que ne lont fait les acteurs du symposium, sur la signification historique de son action. Car enfin, apprendre aux gens à renoncer à des coutumes millénaires, à changer de régime alimentaire, à se soumettre aux contraintes d’une économie productiviste, et surtout à s’exprimer dans une autre langue dont le vocabulaire et la syntaxe découpent le monde autrement que leur idiome, leur imposant dautres représentations mentales, n’était-ce pas détruire leur culture ? En tout état de cause, le XIXème siècle a été l’âge dor de limpérialisme européen, économique et financier, politique et militaire, religieux et idéologique : vraiment total. Mais justement, pouvait-on, peut-on décomposer un système global et nen prendre que des parties ? inculquer des règles sanitaires sans bouleverser des genres de vie ? préparer ladoption dune nouvelle législation, civile, pénale et civique en gardant les catégories conceptuelles dune langue ou dun idiome étranger à la modernité ? Les Juifs libéraux de l’ “Alliance” ont pensé que non. Pour eux, et pour tous les Européens de l’époque, la civilisation occidentale, comme la Révolution française pour Clemenceau, était un “bloc”.

Jean-Marie Allaire
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