Histoire et créativité

“Histoire et créativité”, actes du 3ème Congrès International de 1988, 670 pages. Misgav Yerushalayim, POB 4035, Jérusalem 91040 Israël. 
En 1988 le Misgav Yerushalayim (“la forteresse de Jérusalem”), cet institut d’étude du patrimoine sépharade et oriental que nous connaissons déjà par ses nombreuses publications1 a organisé un congrès au cours duquel plusieurs spécialistes de renommée internationale ont exposé sur des thèmes originaux et variés. Les actes de ce congrès viennent d’être publiés sous le titre “Histoire et créativité” en un volume trilingue hébreu, espagnol et anglais.

Le terme “créativité” - Yetsira en hébreu - choisi pour le titre couvre aussi bien les formes orales qu’écrites de création littéraire qui se sont manifestées dans le peuple juif sépharade. Du point de vue historique, ce volume englobe une très vaste période, qui va de l’ “Åge dor” espagnol à nos jours. Mais le Misgav Yerushalayim ne se limite pas à la culture essentiellement sépharade et nous permet de découvrir, ce dont nous lui sommes assurément reconnaissants, des cultures qui peuvent nous paraître plus lointaines et mystérieuses, telles que celles des juifs du Kurdistan, de Syrie ou de la Caspienne.

Le volume de plus de six cents pages est partagé en deux sections : celle des articles en hébreu et celles des études en langues non-hébraïques. La section hébraïque comprend trois parties, traitant dans lordre, des langues elles-mêmes (par exemple larticle dAvner Lévy intitulé : “La première traduction du Shulhan Arukh en ladino” 2 , ou encore celui d’Yitshak Abrahami “La traduction de la Bible en judéo-arabe de Tunis” ), des littératures (de Shmuel Moreh : “La nouvelle chez les juifs dIrak au 20ème siècle”) et enfin de l’histoire, sections comportant six études dont celle de Eliahou Lipiner : “Témoignage de Juifs et de non-Juifs au 17ème siècle sur la situation juridique et le mode de vie des marranes du Portugal et dEspagne en France”. Cette étude est basée sur lanalyse de quelques dossiers de lInquisition de Lisbonne. Etaient traités devant le terrible tribunal les sujets soupçonnés d’être revenus au judaïsme après avoir été baptisés. Les accusés que nous présente E. Lipiner sont originaires de France et prétendent que dans ce royaume, du moins dans la région de Bayonne, et plus précisément dans les bourgades de Bastide de Clarencia3 et de Vidax, le baptème n’était pas obligatoire et que les nouveaux chrétiens qui venaient d’Espagne et du Portugal pouvaient y pratiquer la religion de Moïse. Eux-mêmes n’auraient jamais été baptisés, donc ne pouvaient être considérés comme des “relaps” et échappaient ainsi aux foudres des inquisiteurs.
Mais leur sort dépendait essentiellement des témoi-gnages que lon trouve transcrits dans leurs dossiers respectifs. Ainsi lors du procès du jeune Joseph de Liz, alias Isaac de Castro Tartas en 1645, les témoins nient une telle liberté confessionnelle dans le royaume de France, à l’exception de Metz conquise par Henri II sur Charles-Quint, et dAvignon appartenant au pape. Le jeune homme, âgé de 19 ans, sera donc condamné au bûcher. Quant à Diogo Rodriguez, alias Diogeno Hebreo, et à Abraham Bueno, ils échapperont à la peine capitale uniquement parce que des témoins déposeront quen effet, dans le sud-ouest de la France, sans doute parce que les Juifs versent un impôt au duc de Granmonthe, seigneur des lieux, ils sont quasiment libres de reconstituer leur communauté détruite par lintransigeance des souverains ibériques et dobserver au grand jour les préceptes de la loi mosaïque. E. Lipiner conclut son article sur la question de savoir si cet Abraham Bueno qui avait eu la chance d’échapper à la mort en 1648 - date de sa libération des geôles inquisitoriales, est le même qui, en 1655 vient requérir du rav. Jacob Sasporta, de Salé au Maroc, son retour au sein du judaïsme.

La section comportant des études en anglais et en espagnol contient quatre parties :
A. Hébreu et autres langues juives avec un article sur le Meam Loez de Josué : transcription et édition partielle et étude morpho-syntaxique (en espagnol) par José Manuel Gonzales Bernal.

B. Poésie populaire : notons la curieuse et intéressante étude de Louise Mirrer intitulée “Ladultère, le mariage mixte et le thème de la destruction du groupe dans la tradition de la ballade judéo-espagnole de Seattle et de Los Angeles” (en anglais).

C. Arts et littérature populaires: David Bunis, spécialiste du judéo-espagnol y figure avec un travail original : “Pyesa de Yaakov Avinu kun sus izus, Bucarest 1862 : la première pièce en Judezmo ?” - (en anglais), ainsi que l’étude de Letizia Arbeteta Mira intitulée : “Survivance des motifs hispaniques dans le costume juif du Maroc” (en espagnol).

D. Enfin la quatrième partie est consacrée à l’histoire et là encore, le choix et la diversité des travaux sont tels que le critique éprouve quelque remords à devoir en passer sous silence. Cependant, nous ne pourrons citer ici que Zvi Loker traitant de “Lexpulsion des Juifs de Martinique en 1684” (en anglais), et Uriel Macias qui relate “Les retrouvailles des Espagnols avec les Sépharades durant la guerre dAfrique” (en espagnol).

Quelques mots sur ce dernier travail portant sur la conquête espagnole du nord du Maroc en 1859-1860, conquête encouragée en Espagne par un renouveau de lesprit patriotique qui voyait assurément dans le débarquement à Ceuta en octobre 1859 - les Français navaient-ils pas de leur côté envahi l’Algérie ? - le début dune guerre contre les infidèles (le catholicisme en était encore là !) et d’une “mission civilisatrice”... Tétouan, qui sera investie et conquise par les troupes espagnoles comportait alors une communauté juive de plus de 6000 âmes. U. Macias, se basant sur labondante littérature qui en Espagne, entre 1858 et 1880 paraît sur le Maroc - chroniques, œuvres littéraires, livres de voyages et descriptions diverses - et sur la presse de Tétouan, tente de préciser la vision que les nouveaux conquistadores avaient alors des Juifs marocains. Cette vision est très nuancée. Si certains préconisent doffrir aux Juifs marocains la protection de lEspagne, dautres par contre conseillent une attitude plutôt réservée. Il se dégage de la lecture des ouvrages de l’époque une image généralement peu avantageuse de lIsraélite, image qui comporte tous les grands traits que lantisémitisme universel attribue aux Juifs. Mais au delà des lamentables a priori ces écrits nous fournissent quelques informations, souvent trop superficielles sur la vie quotidienne de cette population juive parlant lespagnol - ou plutôt le haketia. La conclusion générale de larticle est que ces retrouvailles entre “Espagnols” que l’on aurait pu espérer autres, ne contribuèrent en fait qu’à perpétuer en Espagne limage négative du Juif qui y survivait depuis tant de siècles.

Nous n’
avons ici pu analyser que deux études historiques, mais nous ne saurions trop conseiller la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui se passionnent pour les cultures sépharades, voire même orientales. La raison en est au moins double : dune part les études qui nous sont présentées relèvent de domaines originaux auxquels nous avons la chance davoir accès grâce à la publication de travaux de spécialistes de renommée mondiale; dautre part, les articles publiés le sont en trois langues, ce qui permet l’élargissement du cercle des lecteurs.

Bernard Pierron
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