D'ailleurs... Salonique : Jews and Dervichers - Nicholas Stavroulakis

1993 Talos Press 11 Kifisias ave. GR 115 26 Athènes. 

Jai ouvert ce livre parce que jy étais obligée. Mais jai continué à le lire parce que je ne pouvais pas m’en détacher.


Il s’
agit dun album de photos prises à Salonique entre 1916 et 1918 par un photographe anonyme, accompagné dune traduction et de commentaires écrits par Nicholas Stavroulakis, qui a été directeur du Musée Juif de Grèce et est lauteur de plusieurs livres concernant la vie juive dans les Balkans.


L’
introduction, passionnante, commence par une esquisse de la Salonique du début du XXème siècle : ville multi-culturelle, à la fois diverse et une ; ce qui, dit Stavroulakis, lui donnait de la grandeur et en faisait une vraie ville européenne avant la lettre. Cette unité pluraliste atteignit son apogée lors de la proclamation de Liberté, d’Egalité et de Fraternité par des musulmans, des Juifs et des chrétiens réunis en 1904. Stravroulakis montre les racines profondes que cet acte avait dans la vie salonicienne de tous les jours : il raconte par exemple, avec beaucoup dhumour, comment bien de gens réussissaient à faire bénir la même amulette par un rabbin, par un prêtre et par un imam. Il faut aussi lire la splendide description dune foule salonicienne ordinaire, kaléidoscope de vêtements et de chapeaux, stupéfiant pour les étrangers.

Puis le ton devient nostalgique, pour rappeler avec quelle rapidité cette mosaïque de cultures et de religions vieille de cinq siècles a été détruite, effacée non seulement de la surface de la terre, mais de nos mémoires mêmes. Cependant lintroduction se termine sur une note optimiste puisque lauteur parle dun regain dintérêt pour ce passé si riche.

L’album de photos comprend deux parties : lune est consacrée au cimetière juif, lautre au Mevlevihane, le monastère des Derviches Mevlevi ou “Derviches tourneurs”. Chaque photo est accompagnée dun commentaire détaillé de Stavroulakis et de la légende que le photographe avait ajoutée dans lalbum original. Un intérêt secondaire du livre est de nous donner une idée de ce que pouvait être le point de vue dun Européen : le photographe était probablement un officier britannique, sa façon dinterpréter ce quil voit est parfois saugrenue et les commentaires de Stavroulakis le soulignent avec humour. Par exemple, la première photo montre une femme qui a plié sa veste et l’a posée sur sa tête pour se protéger du soleil, avec beaucoup de décontraction ; or, daprès la légende de l’époque, cette veste serait un couvre-chef typique.

La partie dévolue au cimetière ne mattirait guère au premier abord. Les cimetières sont liés à la mort, et ce cimetière particulier me semblait spécialement dénudé : pas d’arbres, même pas dherbe. Uniquement des pierres, des murs et un chemin en terre battue.

J’
avais tort. Cette partie du livre est paradoxalement vivifiante, parce que la relation intime qui existait entre les morts et les vivants (surtout les femmes) est mise en lumière par les photos et leurs commentaires. Sur les photos certaines personnes gémissent, mais dautres semblent simplement bavarder, méditer ou tout simplement passer le temps.

Et puis nous voyons à quoi ressemblaient les Juifs saloniciens ; en tant que descendante de certains d’entre eux, jai été très émue de voir les beaux et surprenants costumes que mes arrière-grands-mères auraient pu porter. Les explications riches et vivantes de lauteur ne font quajouter à ce plaisir.

La dernière photo est spécialement émouvante : elle montre une femme qui sort du cimetière dans la claire lumière du petit matin, le visage triste et pensif ; nous avons limpression de partir avec elle, de quitter non seulement un être cher mais toute une époque car nous savons que, peu après que cette photo a été prise “commença le processus qui allait mener à la confiscation, à la désacralisation et ensuite à la destruction complète (du cimetière). Peu après, les Juifs de Salonique vivants allaient disparaître comme les morts lavaient fait avant eux, et il ne reste maintenant presque aucun signe du passage des premiers comme des seconds” 1.

Les photos du Mevlevihane sont mélanco-liques elles aussi : elles ont été prises à un moment où le “monastère” (tekke ) commençait déjà à tomber en ruines et montre les plâtrages disparus, les murs craquelés, les jardins mal entretenus. Il ny a presque pas de derviches. Nous nen voyons que deux, notamment le chef derviche, vieil homme au visage triste et digne, à l’imposante prestance soulignée par les vêtements de cérémonie convenant à son statut. Là encore, Stavroulakis saisit l’occasion de nous en dire plus sur les costumes et, à travers eux, sur la vie de ceux qui les portaient. Je me souviendrai longtemps de la danse des derviches bien que je nen aie jamais vus et que je naie jamais pensé que cela m’intéresserait particulièrement.

Plusieurs photos montrent d’
autres personnes, probablement, dit lauteur, des réfugiés juifs qui avaient perdu leur foyer lors du grand incendie de 1917. Il est réconfortant quils aient pu se réfugier dans ce lieu de culte musulman, et cela montre combien les religions et les modes de vie des Saloniciens de l’époque sinterpénétraient.

Alors ce livre nous intéresse et nous émeut, pas seulement en tant que Juifs, mais en tant qu’êtres humains. Il est tout entier traversé d’un souffle humaniste. Lunité kaléidos-copique de Salonique soulignée dans lintroduction, est rendue très présente par cet album double : le cimetière juif et le Mevlevihane étaient sis à des pôles opposés de la ville, mais chacun à une extrémité de la même route : beau symbole ! Tous deux ont été victimes du même plan de modernisation et dhomogénéisation forcées de la ville, de l’éradication de tout ce qui n’était pas grec. Sur ce processus se profile rétrospectivement lombre de la deuxième guerre mondiale et des camps de la mort. En cette période où l’on entend de nouveau les termes de “purification ethnique”, ce livre parle à notre esprit et à notre cœur.

Marianne Bendayan



Nicholas Stavroulakis
 est aussi l’auteur dun très intéressant livre de cuisine grecque qui sera bientôt édité en français. Voyez lencart dans ce N° pour vous le procurer. 

Et à propos justement du cimetière de Salonique, comportant plusieurs centaines de milliers de tombes - le plus important cimetière juif du monde maintenant totalement disparu -, et source donc dune énorme masse dinformations, Bernard Pierron a réalisé pour nous la présente étude dont une première partie figure dans ce numéro et la fin dans le suivant.


Le cimetière juif de Salonique


Vaste espace où le droit d’inhumer leurs morts était reconnu aux israélites de la ville depuis des siècles, le cimetière de Salonique symbolise parfaitement, dans les décennies précédant la guerre, lexistence sursitaire de la communauté : après nombre de tentatives infructueuses de la municipalité pour exproprier le vaste terrain à partir de 1917, la démolition systématique de la nécropole lors de loccupation allemande constitue le prodrome de lextermination presque totale de cette grande communauté balkanique.

Limportance du cimetière juif de Salonique 

Celui-ci était situé à l’Est de la vieille ville, jouxtant au nord le cimetière grec et limité au sud par le cimetière turc, tandis qu’à l’Ouest il longeait la muraille qui reliait autrefois la Torre blanca à Küçük Selanik2. En 1890 déjà, sous le règne d’Abdul Hamid II, au moment où le pouvoir ottoman, après un incendie, entre-prend la modernisation de la cité, une large bande de ce cimetière bordant la muraille avait été expropriée pour la réalisation de l’avenue Hamidiyé, qui prit par la suite le nom d’Avenue de la Défense Nationale.

D’
une superficie de 55.000 mètres carrés - dont 10.000 n’étaient pas encore utilisés à la veille de la guerre - le cimetière était le lieu dinhumation des israélites de la ville depuis plus de quatre siècles. Il va sans dire que cette nécropole représentait un musée épigraphique dune richesse inestimable, que M. Molho semploya à recenser en partie au moment où l’existence de ce lieu dinhumation fut menacée3.
 Toutes les notabilités, les maîtres spirituels qui avaient marqué la vie plus de quatre fois séculaire de la communauté salonicienne reposaient en ce lieu saint, entourés du respect de la population pour laquelle le pélerinage sur les tombes constituait une manifestation licite du zèle religieux.

T
ant que l’espace réservé à l’inhumation des adeptes des trois religions révélées fut situé à l’extérieur de la ville, il est évident que le caractère désolé du lieu4 ne pouvait gêner les urbanistes , mais à partir du moment où, en particulier après le grand incendie de 1917, il fut envisagé d’étendre la cité vers l’Est, l’intégration de cet ensemble qui ne possédait aucun des atouts esthétiques chers à la science urbanistique de ce début de siècle devait présenter des inconvénients majeurs et être en particulier à l’origine de différends entre la communauté israélite et la municipalité de Salonique.

à suivre...





de
 Salonique toujours, la revue l”Observateur5, N° “Hiver 1994” totalement consacrée à un hommage à la contribution culturelle des Juifs dans l’histoire de cette cité.

Des divers articles nous relevons ceux de :

Rena Molho sur la présence de l’élément juif dans cette ville depuis les origines jusquaprès la Choah, et sur le constat du déplacement du centre du judaïsme en Grèce de Salonique vers Athènes.

Erika Cunio-Amariglio sur : “Cinquante ans après”, souvenirs d’une juive de Salonique.

Alberto Naar lequel nous raconte une belle histoire inspirée du “Cantique des cantiques”, et

Vassilis Colonas sur la contribution de la communauté juive de la ville à l’évolution de larchitecture et de la construction au cours du 19ème siècle.

(sommaire non-exhaustif)





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