Death of a Language The History of Judeo-Spanish - Tracy K. Harris

Associated University Press 440 Forsgate Drive, Cranbury NJ 08512 USA 70$ port inclus. Aussi bien à la Sephardic House de New-York.

Lauteur est une universitaire américaine enseignante despagnol qui nous présente ici sa thèse.

Tracy Harris a travaillé selon deux axes :

1° la lecture de tout ce qui sest publié surtout aux U.S.A. concernant son sujet : la langue judéo-espagnole.

2° Une enquête personnellement menée sous forme dinterrogations standardisées et d’ entretiens non-directifs auprès de 91 person-nes au cours des étés 1978 à New-York et en Israël puis en 1985 à Los Angeles, en trois groupes sensiblement égaux. 

Son travail est méticuleux, auto-critique vis-à-vis des ses propres méthodes (faiblesse de l’échantillon etc.) et parfaitement mené.

Il offre tous les éclairages possibles sur la question posée - et voici quelques pistes explorées :

- comment les intéressés nomment-ils eux-même leur langue , avec tableau de dispersion des résultats : espanyol pour plus de la moitié d’entre eux.

- morphologie de la langue.

- emprunts aux langues des pays daccueil avec intéressants tableaux-résumés.

- pyramide des âges des locuteurs montrant clairement que la langue se perd en trois générations. Mais elle ne situe pas suffisam-ment la chronologie : trois générations avec une grand-mère née en 1850 ? ou trois générations depuis un grand-père né en 1900 ? La perte de la langue ne s’effectue pas de la même manière dans les deux cas.

- les canaux-véhicules de la langue, litur-giques et profanes.

- l’analyse théorique des raisons de lagonie de cette langue - dont la première est labsence de volonté de son maintien par ses locuteurs eux-mêmes, layant dévaluée relativement aux autres langues pratiquées - labsence dun terroir où s’en serait prolongé, voire régénéré l’usage, etc. Cette partie, fouillée, exhaustive, est à notre sens la plus novatrice de son travail. La pression francophone exercée par les écoles de lAlliance y est évidemment évoquée, ainsi que dautres causes moins connues, et finement analysées, par exemple la rupture dès le XVIème siècle avec lalphabet latin en usage en Espagne, au profit du rachi coupant cette communauté de toutes les sources de la culture espagnole.

Le tableau des trente et une raisons, publié pages 261 à 263 est une véritable encyclopédie et requiert la plus grande attention, ne serait-ce que pour discriminer celles qui sont ou non réversibles1.

- concernant la difficulté de maintien du judéo-espagnol aux USA, lauteur fait observer que dans ce pays, si 3% des habitants sont Juifs, 3% seulement des Juifs sont proprement sépharades hispanophones. Dans ce monde judéo-ashkénaze, un Juif qui ne se revendique pas du Yiddish nest pas perçu comme un Juif. Au passage lauteur distingue soigneusement les sépharades des orientaux qui ne font pas partie de son champ dexploration.

- l’auteur estime quil nexiste plus guère que 60000 locuteurs de judéo-espagnol dans le monde.

- la minutie de ses notes et appendices est remarquable. Il en est de même de sa bibliographie, à la réserve exprimée ci-dessous, et quant à son énumération des organismes et publications concernées par le judéo-espagnol dans le monde. (Curieusement elle ne connait pas lAmérique du Sud...alors quelle est prof. despagnol)


Quelques remarques et/ou critiques pour terminer :

- la dernière enquête a été menée en 1985 et le livre nest publié qu’en 1994 bien que la bibliographie y soit poursuivie jusquen 1992.

L’auteur ne peut donc pas être au courant des efforts réalisés depuis lors pour le maintien et lenseignement de la langue !

- les auteurs consultés ont la plupart du temps publié aux USA et peu sont mentionnés ayant publié en Europe - sauf Haïm Vidal Sephiha fréquemment cité.

- bien que francophone, l’auteur na pas enquêté en France ni, plus grave, à Istanbul où se trouve encore le groupe de la première diaspora (nayant pas ré-émigré depuis le XVIème siècle) - et son “prolongement” : Bat-Yam en Israël.

Quoi qu’il en soit, cest un très bon ouvrage!

Nous transmettons bien entendu ce compte-rendu à Tracy Harris, de sorte que si elle désire maintenant soutenir une thèse en Sorbonne, ou publier en français son livre mis à jour à la lumière des nouveaux efforts réalisés - création de lUnion Mondiale du Judéo-Espagnol etc. - elle saura ce qui lui reste à faire...


Jean Carasso
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