Contre l'oubli... Il y a 50 ans... - David Benbassat-Benby



       12 avril 1945. Un mois avant que l’
infernale machine de guerre allemande, prise en tenailles entre les troupes alliées du général Eisenhower et les forces soviétiques, ne soit définitivement brisée, broyée jusqu’à la reddition inconditionnelle, le s/s “Drottningholm” battant pavillon suédois accoste à Istanbul au quai de Galata. Il rapatrie un certain nombre de citoyens turcs restés bloqués en Europe durant les hostilités.

Reporter frais émoulu faisant ses premières armes au Journal dOrient, quotidien de langue française dIstanbul dirigé par Albert Karasu (Carasso), je suis au nombre des journalistes qui prennent d’assaut les passagers à peine débarqués. Je tombe sur un quinquagénaire portant sur le visage les stigmates de son internement dans le camp de concentration de Bergen-Belsen. Né en Turquie, de confession juive, émigré de longue date en Italie, il avait é arrê avec sa femme à Milan par la Gestapo, après la défection des armées de Mussolini. Il était rapatrié à Istanbul où il avait une famille. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain au domicile de son frère.

Ainsi débuta avec Elie Jaffé la série de mes rencontres au cours desquelles mon informateur providentiel me raconta son odyssée qui fit lobjet de mes reportages au Journal dOrient du 17 au 21 avril 1945.

A une époque où l’on était bien loin de se douter du malheur absolu de millions dinnocents immolés sur lautel dune implacable haine par la rage exterminatrice d’un dictateur sanguinaire, ces reportages firent dautant plus sensation qu’ils révélaient simultanément une liste nominative de rescapés - à la date où Elie Jaffé quitta Bergen-Belsen - parmi les déportés juifs de Grèce, en majorité saloniciens, internés dans la zone du camp dite “zone privilégiée” en raison de leur nationalité espagnole ou portugaise et de ce fait de leur appartenance au même titre quElie Jaffé lui-même aux pays non-belligérants avec lAllemagne. Dans cette zone, les internés “protégés” entassés dans des conditions effroyables n’étaient pas systématiquement voués à un destin apocalyptique, toutefois le travail, les appels, la faim ou la maladie se chargeaient dans de nombreux cas de lissue funeste. Pour Elie Jaffé et son épouse, le calvaire redoublait dintensité devant l’acharnement avec lequel ladjoint au commandant du camp cherchait à leur arracher le secret du refuge de leur enfant unique, un garçon de sept ans quils avaient réussi à confier avant leur arrestation à des amis sur l’autre rive du lac de Como, en Suisse. Elie Jaffé se demandait comment à Bergen-Belsen ses tortionnaires avaient pu apprendre l’existence de son enfant. 


Cet acharnement illustre un des nombreux exemples de la féroce détermination avec laquelle les SS et les agents de la Gestapo cherchaient à
 réaliser la Endlösung ( “solution finale”) allant jusqu’à l’élimination systématique des nourrissons arrachés à leurs berceaux, dans le but de tarir à la source même le peuple juif.

Des années plus tard, pendant mon séjour en Italie où je fus le correspondant accrédité du quotidien Milliyet d’Istanbul, Elie Jaffé m’avoua quil revivait fréquemment en rêve le cauchemar de ces interrogatoires.

Cette rare parenthèse peu connue dune zone privilégiée dans les annales de la Choah a fait lobjet dune étude spéciale du professeur Steven Bowman, titulaire de la chaire “Judaïc Studies” à l’Université de Cincinatti, chargé par Yad Vashem de la reconstitution de l’histoire de lHolocauste des Juifs de Grèce.

La nouvelle de la parution dans mes reportages au Journal dOrient dune liste de rescapés parmi les déportés juifs de Salonique se répandit comme une traînée de poudre. Les appels de la Grèce voisine affluèrent au journal, à la recherche d’autres noms. Effectivement, la liste de ses compagnons dinfortune dressée de mémoire par Elie Jaffé ne pouvait être exhaustive. Quelques noms vinrent sy ajouter par la suite.

...1948. L’Europe, lacérée, meurtrie, lèche encore ses plaies. Economiquement, elle est sortie exsangue d’une longue calamité, et lente est la reconstruction de tant de pays réduits en ruines. Trois ans se sont écoulés depuis mes reportages au Journal dOrient et la parution consécutive de leur recueil intitulé Je reviens du Camp de Bergen-Belsen”, sous la signature “Benby” mon nom de plume. Un jour, je reçois à Istanbul la visite d’un quinquagénaire accompagné d’un jeune homme, son fils. C’était le docteur Marco Nahon que j’avais connu dans mon enfance en Grèce. Il était venu me voir en sa qualité d’ancien ami de ma famille dans ma ville natale de Xanthi, en Thrace Occidentale. A ce titre et en ma qualité de journaliste, le docteur Nahon ayant eu connaissance de mes reportages sur Bergen-Belsen, me raconta qu’il avait été déporté au camp de Birkenau et que de son entourage immédiat de quarante personnes, lui et son fils seulement avaient survécu et étaient retournés en Grèce. Ayant détaillé le récit de son calvaire et de ses constatations de visu sur une liasse de feuilles dactylographiées, il sollicita mon assistance pour sa publication. Cest ainsi quavec mon intervention et le concours dun ami qui prit à sa charge les frais d’imprimerie, le livre Birkenau, le Camp de la Mort” fut publié en Turquie en 1948 dans son texte original français.


       
Birkenau, le Camp de la Mort” est écrit de la main dun docteur en médecine qui a pu échapper à une fin inéluctable parce que méthodiquement catalogué, par des fabricants chevronnés de la Mort sous la rubrique w.w.J.” (wirtschaftlich wertvollen Juden : Juifs économiquement précieux). A sa lecture je fus dautant plus bouleversé qu’elle me permit de tracer le parallèle imaginaire du sort subi par ma grand-mère, mon oncle Albert Benbassat, son épouse et leurs deux enfants en bas âge, tous assassinés à Treblinka avec leurs coreli-gionnaires de ma ville natale, ceux de la Thrace Occidentale et de certaines villes de la Macédoine, grâce aussi à la complaisante collaboration des dirigeants bulgares de l’époque qui les avaient livrés à leurs bourreaux dans cette partie du territoire de la Grèce envahie par la Wehrmacht mais administrée par la Bulgarie.

Effroyable odyssée, “Birkenau le Camp de la Mort” est un témoignage accablant de première main du génie maléfique nazi qui visait non seulement la destruction physique de ses victimes, mais aussi lanéantissement de leur conscience dhommes. Ce génie maléfique qui transformait en tissus les cheveux des martyrs, en lingots les dents en or arrachées à leurs cadavres, en abat-jour leurs peaux, en engrais leurs cendres...

...Victimes gratuites de la folie meurtrière dun régime politique barbare érigé en pouvoir dogmatique et péremptoire leur niant tout droit à la vie, combien de millions d’innocents, à 90% juifs, qui n’ont pas pu tous vieillir, clament encore leur muette révolte ! Au delà des tombes qui leur ont é refusées, ils nous disent que le silence, loubli ou lindifférence seraient un second assassinat...

Devoir de mémoire, devoir de transmettre la mémoire collective, devoir des vivants envers les morts...1


David Benbassat-Benby
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