Retour aux sources : Salonique par Anne-Marie Rychner-Faraggi

Dans la LS 6, en juin 1993, Anne-Marie Rychner-Faraggi exposait sa démarche de femme née après la guerre en Algérie et dont les ascendants paternels étaient Faraggi et Mallah, tous de Salonique et de Serrès, qui ne lui avaient guère raconté leurs traditions ni parlé leur langue.
Et Anne-Marie partait en recherche, pour connaître mieux sa propre identité profonde. Elle concluait son message par ces mots :”Le présent repose sur les acquis du passé ; l’étude de ce dernier me paraît indispensable si lon veut mieux comprendre ce qui se passe aujourdhui”.
Dix-huit mois plus tard, Anne-Marie nous fait parvenir - de l’étranger où elle réside - des nouvelles de sa progression dans cette connaissance.

Javais, dans la LS 6, exprimé les premiers sentiments que m’inspirait la recherche de mes origines. L’avance de ce travail me permet, aujourdhui, de raconter la suite de laventure dans laquelle je me suis lancée.

Dans le but de reconstituer l’histoire de ma famille paternelle, il me fallait absolument connaître, de façon concrète, le cadre de vie dans lequel mes ancêtres avaient évolué jusqu’en 1920. Ma connaissance de Salonique se limitait alors à ce que l’on men avait raconté: la Tour Blanche, les débuts de lhellénisation, lincendie de 1917 et la reconstruction qui transforma la ville en ville nouvelle. Cette métamorphose, ainsi que la disparition de 90% de notre communauté pendant la guerre, étaient à l’origine dune certaine nostalgie et tristesse que je percevais chez ceux qui avaient connu la Salonique dautrefois. Je relis une carte postale que mon grand-oncle mavait envoyée en 1965 représentant la ville et le front de mer. “Montre cette carte à ton père, il te dira que ce nest pas sa ville ; tout au plus il reconnaîtra la Tour qui fut blanche...” Peu d’entre eux étaient donc enclins à y retourner.

Cette année, au printemps de 1994, jai enfin pu réaliser ce dont je rêvais depuis longtemps, menvoler vers Salonique grâce à l’invitation de mes cousins Abram.
Que ressent donc une descendante de Saloniciens débarquant pour la première fois dans une ville quasi inconnue et dont elle ne parle même pas la langue nationale ? Ma grande chance fut avant tout davoir été reçue par des cousins qui savaient ce que je recherchais ; ils ne mont pas accueillie comme une touriste, mais simplement comme un membre de la famille. Jai vécu en leur compagnie cinq jours inoubliables.



Un étranger vous dira quil na pas trouvé à Salonique le cachet de la Grèce antique, celui dAthènes ou dOlympie. Jai porté quant à moi un autre regard sur la ville et jai très vite ressenti le charme qui sen dégageait. Si lon recherche du pittoresque, lon ira se promener dans la partie haute en empruntant les petites rues tortueuses qui mènent aux remparts byzantins ; de là-haut, on peut admirer toute la ville jusqu’à la mer, la Tour et le port compris. Si l’on recherche les souvenirs du passé, c’est dans le “vieux quartier”, le quartier juif d’autrefois que lon ira se ressourcer. On y trouve encore quelques vieux bâtiments du XIXème siècle, et on y lit avec émotion des noms que nous connaissons tous : le marché Modiano, la librairie Molho, le magasin Castro. Je reposais ainsi mes pas dans ceux que mes grands-parents avaient posés quelques soixante-dix ans et plus auparavant. Jai vécu au sein de la Communauté, j’ai fait de nouvelles connaissances et jai fréquenté le Centre communautaire. J’ai entendu des noms familiers qui appartiennent dordinaire à mon univers parisien : Arditti, Carasso, Francès ou Saltiel, et mon propre nom de Faraggi était connu de tous. Jai rencontré pour la première fois des cousines de mon père qui ont évoqué pour moi leurs souvenirs du passé. L’une, née en 1900 racontait quelle avait autrefois connu une très grande solidarité entre tous les membres de la famille, et qu’entre cousins ils se considéraient comme des frères. Une autre a su décrire et mindiquer lemplacement de la villa familiale démolie où mon père est né, du magasin de tissus de mon arrière-grand-père, ainsi que de la bijouterie de ses frères. Pour moi, tout reprenait corps. C’est au nouveau cimetière, où certaines des tombes anciennes détruites pendant la guerre ont été transférées en 1950, que jai fortement ressenti mon enracinement à Salonique. 

La pierre tombale de mes ancêtres sy trouvait ; je pouvais la toucher et voir les noms écrits en hébreu, en français et en grec. La mort du plus ancien, Aron Nehama Mallah remontait à 1898 ; il gisait là en compagnie de sa femme Rivka, et de six de leurs huit fils, dont mon arrière-grand-père. Comment ne pas me sentir chez moi dans cette ville où tout me montrait que j’y avais des racines ?

Mais que reste-t-il au juste de cette communauté décimée dans la Salonique daujourdhui ? Si le Centre communautaire existe toujours et quune vie sociale sy maintient, le nombre dinscrits (moins de1000 personnes) décroît peu à peu. Un seul rabbin a la charge des deux synagogues, mais une seule est vraiment en activité. La langue parlée par tous maintenant est le grec ; seule la génération née au début du siècle continue à parler le judéo-espagnol, mais plus les jeunes. Ma cousine ne connait pas le terme charope, elle achète de la vanilia. L’intégration de la communauté au peuple grec, qui ne s’est pas faite sans difficultés, est à l’heure actuelle accomplie. Cependant la volonté de conserver une identité culturelle se fait sentir. Créée en 1979 une école primaire juive reçoit environ 80 enfants, et la Société pour l’Etude des Juifs de Grèce, présidée par lhistorienne Rena Molho contribuera, on lespère, à perpétuer le souvenir.

Ce retour aux sources restera pour moi un événement marquant. Salonique nest plus une notion abstraite. Jy ai retrouvé des racines ainsi qu’une communauté qui est en partie la mienne et à laquelle je me sens appartenir.

Anne-Marie Rychner-Faraggi

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