Poésie : Poésie Yorgos Ioannou

En hommage à la mémoire de Zette Chabert notre amie par Elie Carasso
Voici un an, les éditions “Climats”, installées à Castelnau près de Montpellier, publiaient un recueil de nouvelles bouleversantes et littérairement remarquables de l’écrivain grec de Salonique Yorgos Ioannou. Fils de réfugiés de Turquie poussés sur les routes de l’exil en 1922, ce professeur de lettres classiques était presque un inconnu quand il publia, en 1971, à 44 ans, après deux recueils de poèmes, ce livre que “Climats” a eu le courage d’éditer en langue française : “Le Sarcophage”1.

“L’
héroïne du livre : la ville où il a vécu. Thessalonique, mère détestée autant qu’ aimée...c’était une ville-carrefour, Ioannou l’a vue devenir totalement grecque” dit Michel Volkovitch dans l’excellente préface qu’il consacre à ce travail de traduction si fin et si profond qu’il a mené avec Michelle Barbe et Noëlle Bertin.

“Ioannou n’invente pas ses histoires ; on n’é
crit bien, dit-il, que sur ce qu’on a soi-même vécu. (Il) ne cesse d’entrelacer drames personnels et collectifs...le frémissement qui parcourt ces histoires est la trace des éblouissements et des blessures du passé...” ajoute son traducteur préfacier.

J’ai découvert ce livre au moment même où, après un éprouvant travail d’écriture, je menai le manuscrit de “L’Echelle de Jacob : une famille judéo-espagnole de Salonique”2  chez son imprimeur. Et bien des ressemblances avec la démarche et les situations de Ioannou m’ont surpris et touché. Voici un saisissant témoignage sur la Salonique perdue, une autre voix que celle de nos parents, pour nous conter d’autres aspects de cette ville engloutie.

Mais les Juifs de Salonique sont directement présents au cœur de ces nouvelles : dans un texte de huit pages intitulé “Le lit”, Yorgos Ioannou trace de façon fulgurante ce que fut la déportation des Juifs de Salonique, lui qui vivait enfant en ces temps de guerre dans l’enceinte du ghetto, dans une maison où Juifs et Grecs logeaient côte àte. Il nous parle d’Izos son ami, un jeune garçon déporté avec toute sa famille, de l’attitude des Juifs dans le ghetto en attendant la fin de tout ce qui avait é leur vie, du comportement des Grecs autour d’eux, multipliant promesses d’amitié à l’heure terrible de la rafle pour se jeter ensuite sauvagement dans les maisons à peine désertées de leurs habitants dans un pillage et un saccage complets. 
L’enfant Yorgos, à la sensibilité dé à vif, gardera de ces scènes un souvenir sans fin. Il n’accuse pas, il parle d’une voix douce pour décrire par petites touches ces moments vécus et le tableau qui s’en dégage porte au cœur. Les moqueries des enfants grecs envers leurs petits condisciples juifs martyrisés et marqués de l’étoile jaune, rien n’est oublié !
Le vieux lit de fer rouillé, après le pillage de tous, c’est la seule chose d’Izos qui restera à Yorgos, ce lit en si piteux état qu’aucun pilleur n’avait voulu emporter.

Yorgos dormira dans ce lit misérable et aimé bien des années de sa vie.

Je pense que, pour ce seul texte - qui résiste si bien à la lecture à voix haute - nous devrions tous demander à notre libraire “Le Sarcophage”. Il n’est pas tellement de textes qui remplissent cette mission de mémoire sur Thessalonique. Mais il me faut ajouter aussitôt que tous les autres écrits de ce recueil sont très beaux, qu’ils témoignent tous de ce que fut la Salonique vécue par Ioannou et qu’ils portent la marque d’un style fort et propre à l’auteur, style que Michel Volkovitch et ses amies ont su remar-quablement recréer en langue française.

Lisez, chers amis ,”Le Sarcophage”.

A la lettre qu’il m’adressait à la suite de la lecture de “L’Echelle de Jacob”, Michel Volkovitch avait l’infinie délicatesse de joindre trois poèmes de Yorgos Ioannou traduits par ses soins et évoquant les Juifs de Salonique. Deux d’entre eux ont été publiés en Grèce dans une Anthologie3 due à Michel Volkovitch : “Poètes de Thessalonique et de la Grèce du Nord” (1990). Le troisième, m’a-t-il dit : -”La leçon”-”je l’ai traduit exprès pour vous.” Comment l’en remercier ?

Aujourd’hui, en hommage à la mémoire de Zette qui m’a tant aidé dans la publication des “Juifs de Salonique à la fin du XVIème siècle”, dossier construit autour de l’article du rabbin Michaël Molho, je désire les offrir à mon tour, par l’entremise de la “Lettre Sépharade” à tous les descendants des Saloniciens et des Sépharades qui n’entendent pas perdre leur mémoire et qui se doivent de reconnaître les voix qui portent, d’où qu’elles viennent.

 
Voici d’abord : “Par le train”, puis “Les tournesols des Juifs” et enfin “La leçon”, si beau et si terrible, extraits de l’anthologie en langue française parue en Grèce :

 
PAR LE TRAIN 

Toute la nuit ils ont chanté des psaumes
- Ç
a y est, on va emmener les Juifs.

 A l’aube, ils vinrent nous embrasser,
réveillèrent leur enfant, mirent des œufs à cuire.
Ils partaient en voyage disaient-ils, par le train...

 
A l’étage, à présent, d’autres vont et viennent.
Les mêmes portes se ferment sur eux,
Ils dorment dans ces mêmes chambres.

Et moi je doute encore qu’ils soient partis ;
vers le soir je chantonne dans l’escalier.



LES TOURNESOLS DES JUIFS 

Quand notre escalier grince, à chaque fois 
je me redis : “si c’était eux qui rentrent, enfin ?”
Puis je pars et pendant des heures 
je peins des tournesols, tout en jaune.

Mais demain, oubliant tout le reste,  
je guetterai dans la salle d’attente 
le train de Cracovie.

Et tard dans la nuit, quand peut-être 
ils descendront, blêmes, les dents serrées,
“vous auriez pu au moins m’é
crire”,
dirai-je, l’air indifférent.


LA LEÇON 

Je le vis en allant à l’école :
exsangue, livide, c’était fini.
Autour de lui, à genoux, les Juifs portant l’étoile.

La nuit, le bruit des coups m’avait réveillé :
ma mère m’avait pris dans ses bras.
Je frissonnais comme un oiseau dans une paume.

Mon voisin de pupitre était tremblant :
leur quartier n’avait pas dormi.
D’autres, plus loin, tout pâles, crachaient du sang.
Pendant ce temps, nous apprenions le verbe du jour:  
amo, amas, amat...

 Yorgos Ioannou 1964


Yorgos I. a écrit un autre très beau livre sur la mémoire de Thessalonique : “Notre sang”. Il y parle aussi des Juifs. A quand sa traduction ? Nous l’attendons avec impatience.

 Elie Carasso
Comments