Musique : Musica y tradiciones sefardies - Susana Weich Shahak

au Centre de Culture Traditionnelle de Salamanque - 1992. Cest notre lecteur ami directeur du Centre, Angel Carril qui nous offre ce bel ouvrage.
On sait que Susana W.S. , la musicologue de la Phonothèque dIsraël, est considérée par certains comme LA spécialiste mondiale de la tradition musicale sépharade.

Elle a publié, en collaboration avec ce Centre, un très beau livre de 120 pages sous cartonnage épais, regroupant nombre de chants dans des rubriques telles que : la vie, le trousseau de la fille, le mariage, la mort ; puis le cycle des saisons et des fêtes : Pourim, Pesah etc., le tout encadré de considérations historiques toujours facilement comprises même pour un non -spécialiste.

Le texte des chansons apparaît dabord dans lordre ci-dessus indiqué, puis un répertoire les reprend avec lindication de leur origine géographique : Tétouan, Salonique, Sofia etc., (vingt-cinq du Maroc et autant dOrient) suivi de leur transcription musicale avec des ren-seignements et des conseils de prononciation.

Quelques photos de prise de son en direct par Susana auprès de personnes souvent âgées ornent les dernières pages du livre.

C’
est un très beau cadeau autant quun livre d’étude, de présentation moderne et soignée, à offrir à des personnes désirant se former au chant traditionnel sépharade ou simplement feuilleter un ouvrage fort agréable à manier1.

Lire ci-dessous la difficulté exprimée par Marlène pour se procurer des partitions !

La LS 

Entretien avec Marlène, chanteuse Marlène. Je viens d’Algérie, je suis en France depuis trente ans. La famille de mon père est originaire dOujda au Maroc, nous pensons avoir des origines berbères-espagnoles.

Je chante le jazz, un peu d’opéra, les musiques juives (dont les chansons judéo-espagnoles) et tsiganes. La Méditerranée a un écho très fort en moi. J’ai grandi dans une ambiance franco-américaine par la radio et judéo-arabe par les musiciens des cafés et des fêtes juives. Jaime le rythme, jai accroché avec les negro-spirituals, car j’y trouve cet appel de l’âme, de lesprit. Les chansons yiddishes me plaisent aussi, mais les chansons judéo-espagnoles coulent beaucoup plus pour moi, car cest une langue latine, et les nuances orientales font écho à mon enfance... Je les comprends lorsque je les chante.

M’exprimer par ces chansons ma donné des racines que javais longtemps cherchées. Je navais pas dattaches musicales mais à présent je me centre de plus en plus. Je suis arrivée progressivement aux musiques juives par quête didentité. Chanter n’est pas mon gagne-pain. Je veux que cela reste un plaisir et être professionnelle au niveau du travail seulement.

La LS. Quelle fut ta première rencontre avec les chants judéo-espagnols ?

M. Il y a quelques années, avec un petit groupe, nous avons travaillé des chansons yiddishes, judéo-espagnoles et israéliennes.  Actuellement, et cela demande rigueur et discipline, je fais partie d’un chœur tsigane classique.

La LS. A Salonique, les femmes tsiganes allumaient les feux pour le Chabbat... Quel lien entre cette musique et les chansons sépharades?

M. Les peuples errants emmènent avec eux leur âme, leur trésor, puisquils nont plus de terre. Je fais partie de ces errants. Je crois en la musique des peuples opprimés, noirs, juifs, tsiganes. Ce ne sont pas seulement des pleurs et des larmes quils expriment, mais aussi leur joie de vivre. Cest pourquoi les chants tsiganes mont beaucoup touchée. Jai entendu un jour une chanteuse juive de Salonique des années 30 ou 40 qui chantait du rebetico, chanson populaire grecque, c’était très émouvant.

La LS. Aux rencontres sur le judéo-espagnol davril dernier en Israël, Moshe Shaul nous a parlé de milliers de chansons recueillies. Or, j’en suis étonnée, nous entendons souvent les mêmes. Quel matériel as-tu à ta disposition pour les travailler ?

M. Dans les bibliothèques, je trouve certaines partitions. J’écoute des enregis-trements. Je suis sensible aux mélodies. Je ne vois quensuite le sens des paroles. Je ne demanderais pas mieux que davoir plus de possibilités de choix. Sur les partitions, il ny a que les mélodies, les musiciens doivent trouver les arrangements.

La LS. Qu’est-ce qui caractérise ces chan-sons ?

M. Il y a quelque chose d’oriental dans les chants judéo-espagnols, dans le mouvement de la voix. Est-ce linfluence turque, hispanique, mauresque ? Peut-être gitane ? Les textes parlent de romances, mariage, fête, amour, ruptures, comme dans Adio querida, qui sont des thèmes universels. Ces chansons ont en plus l’âme juive, elles sont influencées par la Bible : A la nana y a la buba dit que les enfants soient protégés du mal et que D. nous protège...là c’est surtout l’âme juive que je sens et qui me plaît, sinon je ne midentifierais pas, je chanterais des chansons grecques ou espagnoles. Les Juifs ont été influencés par les pays daccueil et les ont influencés ; ainsi dans les textes, nous trouvons tavan2à la place de cielo, c’est un mot turc intégré à la chanson d’origine. Mais les Juifs vivaient suffisamment entre eux pour garder les paroles et faire en sorte que l’écriture reste profondément juive. Jaime aussi les chants religieux, par exemple Moshe salio de Misraïm3. C’est une chanson du Maroc espagnol. On trouve aussi des chansons à boire, burlesques, les thèmes qui reviennent souvent parlent de dot, de trousseau, de la jalousie du père...

La LS
. On a l’impression que ça a été écrit pour des hommes qui parlent des femmes ?

M. Dans les chansons arabes, les femmes se mettaient dans la peau des hommes. Elles les faisaient parler sur les femmes, c’était le moyen de se faire entendre puisquelles navaient pas le droit à la parole. Peut-être était-ce la même chose dans les chansons judéo-espagnoles ...
Pour en revenir à mes motivations, je me sens de différentes cultures. Par ma voix, il y a lappel des montagnes ; par mon sens du rythme, lattirance de lAfrique et de la Méditerranée avec les montagnes et les vagues ; par lappel du religieux sexprime linfluence de mes ancêtres venus après la destruction du second Temple et qui mont légué quelque chose, là...c’est fascinant. Chanter, cest ma respiration, une quête didentité. Depuis la mort de mon père, je me suis rendu compte quil fallait que je continue quelque chose. Le principal est de transmettre ce que lon est.

Propos recueillis par Angèle Saül 
et Mireille Mazoyer-Saül
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