Exemplaires : Nos mères, made in Turquie ou Grèce par Betty Saül


Nées entre 1900 et 1925, exportées en France (de préférence...) dans les années 1920 à 1935, elles ont é et sont encore des femmes exceptionnelles et d’exception.

Ma référence est - bien sûr - ma mère (d’Izmir), mais les exemples ne manquent pas dans le genre, ses sœurs, ses copines, les mères de mes amis de même origine, les tantes par alliance, enfin toutes, qu’elles soient d’Istanbul, d’Izmir, de Salonique, étaient faites dans le même moule (on n’en fait plus, le moule est cassé, hélas !). Je parle du moule cérébral évidemment, car chacune a sa propre personnalité, son propre physique, sa vie, mais de toute évidence il est un fil conducteur qui fait d’elles des femmes à part qui ne passent pas spécialement inaperçues tant leur charisme est extraordinaire.

Nées dans un milieu juif traditionnel, dans ces villes portuaires avec toutes sortes de gens déambulant, une faune hétéroclite se cotoyant, des Turcs of course , des Grecs, des Arméniens, des Livournais, des Français, des Américains, des Anglais (quelle foule !) avec tout ce monde ayant des cultures différentes, comment ne pas prendre le meilleur de chacun, en faire un amalgame soigneusement dosé, avec, en plus, quelques zestes de-ci de-là pour parfaire l’éducation ? Ils sont importants, ces zestes-là : à la maison, on parle le djudezmo, à l’école on parle le français, elles vont toutes à l’Alliance Israélite, dans la rue on parle le turc (en Turquie), chez les voisins (ils sont tous puerta con puerta,te àte), on parle le grec pour se faire plaisir, et les prières du Shabbat se font en hébreu par les hommes de la maison. C’est POLYTECHNIQUE.

Elles vont généralement à l’école jusqu’à 14 ou 15 ans, parfois au delà, mais c’est rare - les études à l’époque n’avaient pas la même connotation qu’aujourd’hui - elles sont de toute façon au moins trilingues, s’appropriant au maximum le meilleur et parfois le pire de chaque culture. C’est CENTRALE à dose homéopathique au quotidien.

Vous connaissez beaucoup de petits Français de 14-15 ans qui parlent trois ou quatre langues, voire cinq avec aisance, ont de longues conversations en jonglant sans transition avec les mots d’une langue à l’autre, aussi naturellement que s’ils parlaient une seule langue ?

Donc elles sont d’office polyglottes, le cerveau bien rodé à ce genre d’exercice, emmagasinant des masses de renseignements comme de petits ordinateurs ; les proverbes et les dictons de toutes origines sont le ciment et l’essence de leur érudition.

C’est l’apprentissage de la vie sur le tas, au milieu d’un brouhaha de f
rères et sœurs, de copines, copains, juifs, turcs, arméniens, grecs etc. qui se fréquentent (mais l’endogamie est de rigueur chez les Juifs de cette époque), se réunissent, vont chez les uns et chez les autres, se causant en français, c’est la langue trait-d’union, et il est de bon ton de parler la langue de Molière, aussi bien chez les Juifs que chez les autres.

Mais déjà leurs mères, leurs grands-mères, leurs arrière-grands-mères et les arrière-grands-mères de ces dernières arrivées tout droit de l’Inquisition (1492) sont parties d’Espagne, emportant avec elles la langue espagnole de l’époque (elle a évolué depuis), leurs coutumes, leur savoir inné, leurs casseroles, leurs cuisines (dans tous les sens du terme), leurs recettes, et tout cela est transmis de mère en fille, et nous voilà dé à l’aube du XXIème siècle. Nous, leurs filles nées en France, sommes probablement le dernier bastion de cette riche culture judéo-espagnole, et témoins directs de ces femmes hors du commun.

Elles savent tout, comprennent 
tout, ont un jugement incomparable et infaillible, un flair de chien policier, intuitives, intelligentes, malignes, une bonne dose de ruse, pas soumises pour un rond, sachant répondre, se taire, écouter, raconter des heures durant, un tantinet coquines, volontaires, autoritaires, portant le chalvar (pantalon) dans leur ménage. Et de plus elles sont modernes, dans le vent (esprit, vêtement).
Mais elles sont aussi d’excellentes comédiennes, elles savent pleurer sur mesure au bon moment, il faut tout juste appuyer sur un bouton imaginaire qui se trouve bien caché dans un petit coin du cerveau1. Elles sont tout ça nos mères made in Turquie ou Grèce. Edgar Morin, juif salonicien, raconte à merveille dans son livre “Vidal et les siens”2, dans un passage très significatif sur l’art de savoir jouer la comédie, comment son père, qui tenait le rôle de père et mère, eut une véritable crise d’apoplexie, allongé par terre au bord de l’inanition lorsque son fils (Edgar Morin) était en désaccord avec lui, et le fils effrayé par cette mort prochaine, ayant donné son accord à ce père mourant, ce dernier subitement ressuscité s’est relevé énergiquement en super forme ayant obtenu gain de cause.

Toutes les m
ères made in Turquie ou Grèce ont fait ce coup à leurs enfants, la mienne comprise, au moins une fois dans leur vie, mais leur intelligence débordante, leur gaieté, leur générosité, leur don inné d’être des mères, un peu trop possessives parfois, font d’elles des femmes exceptionnelles, qui savent se faire pardonner en mettant par exemple leurs dons culinaires à exécution illico presto. “Pacha ou Hanum de la madre, te ize borekitas de kezo, solo para ti.“... alors bien sûr tout le monde fond...

Elles sont pl
eines de ressources, avec une imagination très fertile et une mémoire d’éléphant (cavesa de haham - super-tête)...

Nous, leurs filles, sommes-nous capables de faire ce qu’elles ont fait, malgré nos études, nos voyages, nos vies professionnelles ? Non, je pense que non, sincèrement.

 
Essayons au moins de tout faire pour pérenniser le djudezmo avec ses proverbes et ses dictons inégalables dans toute autre langue, et tentons de nous efforcer de ne pas perdre la culture judéo-espagnole dans les méandres des cultures dites “civilisées”.

 Betty Saül, septembre 1994
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