Les textes de la mémoire



Nissim Benezra, dit Nitto nous fait parvenir le nostalgique et amusant récit suivant :

 La pêche dans les eaux du Bosphore 

Dans les années 30, hormis les bateaux à vapeur qui assuraient le déplacement des voyageurs entre les échelles du Bosphore et de la Corne dOr, le transport des personnes seffectuait par caïque cher à Pierre Loti, à la proue décorée de dessins naïfs et surmontée dun dais bordé de pompons ; celui des marchandises, en grosses mahonnes à voiles.

De ce fait, les eaux non polluées par des décharges de mazout regorgeaient de poissons et, en automne, saison des migrations, les prises devenaient pléthoriques.

Du quai de la jolie mosquée dOrtaköy édifiée au bord de leau, jai assisté à une scène inconcevable aujourdhui : debout dans leur barque, deux pêcheurs avaient ramené dans leur filet en une seule fois une telle masse de maquereaux que, risquant de chavirer, ils ont dû se résoudre à en rejeter la moitié à la mer en se servant de leurs mains ouvertes comme de pelles.

 Eloge du maquereau du Bosphore : contrairement à celui proposé par les poissonniers de Paris - grand, gros, gras, peu ragoûtant - celui pêché dans les eaux turques est plus petit, racé et d’un goût très fin. Se déplaçant en permanence, on le nomme “maquereau voyageur”. 



Acheté de pré
férence encore vivant, le consommer grillé au charbon de bois, enduit d’une goutte dhuile dolive, saupoudré d’un rien de sel, administré d’une giclée de citron, et le servir décoré de persil plat. Un tel délice se savoure accompagné d’un verre deau rafraîchie. Avec des boissons alcooliques, on risque de le “massacrer”, ce qui devrait être sanctionné de la peine de mort.  

A Bebek, sur la côte européenne, les pêcheurs grecs récoltaient les poissons à la trémail : il sagit de trois filets placés en position parallèle à moins d’une demi-encâblure du rivage et maintenus au fond de la mer peu profonde par des pieux. Une lanterne rouge restant allumée toute la nuit attirait les poissons qui se faisaient piéger dans le système. Le matin, on navait qu’à décrocher les filets et ramener les prises à terre.

Pour les badauds dont j’étais, assister à la collecte était une petite fête. Les femmes des pêcheurs alignaient de grands paniers le long du quai en chantant. Leurs hommes tirant les filets hors de leau en cadence lachaient des “Oh, hisse” facétieux. Les familiers de la langue grecque échangeaient des œillades complices et amusées en décryptant leurs jeux de mots grivois, voire obscènes.

Un dimanche matin avec deux camarades nous sommes passés à Usküdar (Scutari) sur la côte asiatique, afin de pratiquer ce que lon nomme aujourdhui un jogging


Arrivés à Kandilli où le courant de la mer est particulièrement violent, des palamidas (bonites) déviées de leur parcours s’étaient égarées entre les pierres du rivage. Des capkinikos (gamins de condition modeste), pieds nus et pantalon retroussé les crochetaient par les ouïes de deux doigts recourbés pour les aligner sur la grève.

 Ils nous en ont proposé pour quelque menue monnaie. Nous avons poursuivi notre randonnée sans donner suite. A l’époque et à notre âge, circuler dans notre quartier dhabitation en balançant une palamida encore frétillante sous le regard narquois de nos petites voisines postées aux fenêtres c’était aussi grotesque que passer de nos jours devant la terrasse du Café de Flore en tenant un gros merlan par la queue...

Les temps ont changé. De 700000 habitants, la population d’Istanbul atteint actuellement les 10 millions. Consommation intense, pêche effrénée et pollution - comme partout dans le monde - ont dégarni les fonds de mer.

A Kandilli les gosses n’ont plus de palamidas à attraper à la main. A Bebek les chants des femmes grecques se sont tus.

 Nitto
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