L’été de Macédoine, une nouvelle d’ Hervé Nahmias Les lieux et le temps, par J.P. Mazoyer


Depuis le XVIIème siècle, les Balkans ont été l’objet de la convoitise des grands empires (Russie, Autriche-Hongrie, Ottoman) qui sy affrontèrent dans de nombreux conflits où les prétextes religieux le disputaient aux habituels appétits territoriaux.

Les mouvements nationalistes du XIXème siècle et laffaiblissement de la Sublime Porte transformèrent cette région en poudrière d partit le premier conflit mondial avec l’assassinat de François Ferdinand par Gavrilov Prinzip.

Dès 1908, lAutriche-Hongrie avait annexé la Bosnie-Herzégovine en en chassant les Ottomans tandis que de 1912 à 1913 Grecs et Serbes, dans un premier temps alliés aux Bulgares, luttaient victorieusement contre les Ottomans tout en commettant un certain nombre de pogroms contre les juifs.

Les traités (1919,1920) confirmèrent la fin des empires ottoman et austro-hongrois mais ne réglèrent en rien les questions territoriales et identitaires toujours dactualité.

La communauté juive de Salonique, encore importante en 1940, fut à plus de 90% exterminée par les nazis.

La nouvelle qui suit s’inscrit dans ce contexte.

J.P. Mazoyer



Simantov Assaël fit une drôle de trombinette quand les comitadjisbou-chèrent dentre les boqueteaux de noisetiers et arrêtèrent sa carriole qui longeait la Bregalnica aux eaux boueuses de ce début d’é. L’hiver avait été rude, la région lavait passé sous la neige, chacun recroquevillé chez soi, les Juifs de Stip comme les comitadjis des montagnes. Le printemps était passé, fugace, et ce 26 juin 1914 annonçait un bel été.

A dire vrai, Simantov Assaël avait naturellement une drôle de trombinette, un visage de tartare brun, curieux chez un Juif sépharade. Il se rendait vers Stroumza rencontrer les producteurs de pavot qui le fournissaient, lair sentait le limon et les pousses de figuiers, et au sol, à un rythme imprévisible, lombre des nuages interrompait la violente clarté de la Macédoine.

* * *

Simantov avait quitté les siens le matin même à l’heure où seuls les coqs de Stip animaient la ville aux vingt-mille âmes endormies.

La Macédoine était un sacré foutoir à nationalités ; le sultan n’était plus là pour tenir en respect les ardeurs belliqueuses des Serbes, Bulgares, Grecs, Arnaouts1 et autres patriotes de tous crins qui se disputaient ces arpents de calcaire entre la Méditerranée et lempire de François-Joseph.

On en venait à regretter les Bachi-Bouzouk ! Enfin, c’était surtout le sentiment des Juifs.
Pendant la guerre qui venait de s’
achever, Simantov avait fui les Bulgares comme la peste et avec sa marmaille, comme tous les Juifs ou presque de Stip, avait décanillé quelques semaines vers Salonique, la ville, la Jérusalem maritime des Balkans, fenêtre ouverte au vaste monde.

Simantov ne savait pas si l’année 1914 serait une bonne année pour le pavot. Il était allé à Vienne, et son client Isaac Recanati lui avait assuré que la bourgeoisie de la ville consommait toujours plus dopium, ce médicament universel radical contre la migraine, les douleurs, la souffrance et le désespoir. Quelle était larmoire à pharmacie des beaux quartiers où l’on ne pouvait dénicher la boite à miracle, la petite boite à ciel bleu ?


Simantov a donc suivi les comitadjis, les traitant dans sa courte barbe de goursous , et d’ijos de putana jusqu’à leur repaire, une ferme parmi d’autres, ensevelie dans un vallon sec.

Il pensait que le moment du marchandage n’allait pas tarder, quil lui faudrait négocier le montant de sa rançon, assez forte pour satisfaire ces bandits patriotes, comme la streya mia, et pas trop pour ne pas le ruiner définitivement. Seul dans la pièce obscure, il se souvint du temps où, petit orphelin à Stroumza sa ville natale, il boudait sa belle-mère dailleurs trop occupée avec ses deux demi-sœurs et restait seul dans un coin de chambre des heures entières à rêver. Comme tout cela était si lointain et si proche, comme les spirales du temps sont bizarres, volutes blanches insaisissables mais toujours là dans l’air que lon respire, dans la lumière que lon voit.

* * *

A Stip, Reina ne tarda pas à apprendre la nouvelle. La ville bruissait de ses activités ordinaires, les charretiers gueulaient dans la rue contre leurs rosses récalcitrantes, des enfants jouaient, la vie quoi ! Reina se surprit à attendre le chant du muezzin alors qu’elle savait que le minaret de Stip resterait désormais silencieux, et à l’heure de la prière il lui sembla même lentendre.

Sur le tapis, Falcona la petite dernière de trois ans avançait à quatre pattes ; les autres enfants étaient là, les filles : Hanou, Julia, Gracia, et les garçons : Jehuda et Betsalel. Seul laîné Aaron était parti à Smyrne chez l’oncle Raphaël pour y apprendre le métier de changeur.

Reina navait pas de famille à Stip, les siens étaient à Salonique. Pourtant c’était bien le diable mal no mous quiera si un de ces nombreux Sion de Stip n’était pas un vague parent ! Un cousin de son mari, Pepo Hasson, était présent. Les mille Juifs de Stip lavaient délégué pour les représenter auprès de Reinica : ils étaient prêts à aider la famille Assaël à réunir le montant de la rançon.

Il y avait aussi les femmes, Allegra Hasson, Estreya Navarro, Zimboul Gattegno et madame Soulema, la grosse veuve qui habitait près de la synagogue.

Sur la table, Reina avait posé les grands billets autrichiens de mille couronnes, tausend Kronen . Pepo les comptait soigneusement, avec délicatesse.

De grands billets bleus de style liberty de 1902 aux deux faces identiques : laigle bicéphale “mille couronnes” écrit en huit langues et, dans un cadre ovoïde, une jeune femme à la longue chevelure ornée de pampres et de roses.

Reina les comptait aussi ; elle était grande, bien plus que Simantov, un visage clair et austère, un large front, visage sans beauté mais non sans charme, un port altier de sinyora.

Bien entendu toute la conversation se faisait en espagnol, seule langue que les Juifs de Stip parlaient entre eux. Seuls Aaron et Jehuda parlaient parfois en serbe lorsquils ne voulaient pas que les jeunes sœurs puissent les comprendre.


* * *

Simantov était désormais dans la nuit de sa geôle ; seules, par la fenêtre, quelques étoiles entraient dans la pièce.

Simantov se dit qu’il était vain dy chercher la sienne car depuis lannée 1908 où il avait dû fuir un pogrom et filer, la camarde aux basques une fois de plus, se réfugier à Salonique, le monde avançait de guingois et il finirait bien par se casser la margoulette.

Le monde était comme ce Charlie Chaplin quil avait vu dans un cinématographe à Vienne.

Mais au spectacle de cet acteur comique, Simantov s’était surpris à rire, certes moins que le public qui l’entourait mais assez cependant pour sen étonner lui-même.


Simantov pensait que, comme la vie, sa bonne étoile était filante. La vieille Europe avait lodeur du pourri et du brûlé, l’odeur de sa maison quand il la retrouva incendiée après son retour à Stip, les fureurs du pogrom évanouies.

Simantov songea à l’Amérique, New-York, ou plutôt Montevideo ou Buenos-Aires, il faudrait bien quun jour il ne sarrête pas à Salonique mais continue sa course plus loin, hors d’atteinte des paysans morbides qui passent devant sa maison et montrent à ses enfants comment ils leur trancheront la gorge, des popes fielleux qui évoquent sans cesse le martyre du Christ dans lespoir den organiser dautres, des comitadjis, faux héros et vrais crapules, des Bulgares qui, pourchassant des Serbes juifs, joignent lutile à l’agréable.

Les grands espaces de la pampa, les longues avenues des villes américaines, sortir de son monde étriqué, sortir de l’Histoire.

Il ne vint pas à l’esprit de Simantov dinvoquer un Dieu auquel il ne croyait pas, il laissait cela à Reina, gardienne de la foi et de sa pratique.

* * *

Lhomme entra dans la maison, il neut pas besoin de s’annoncer, tous savaient ce quil venait faire.

Il parla un moment avec Pepo Hasson, Pepo et Reina allèrent dans une pièce, y restèrent des minutes murmurantes ; à leur retour l’homme qui navait pas bougé prit le paquet, tapota la joue de Falcona en riant et partit, affaire faite.

 Les enfants nosèrent à aucun moment se mêler de la prise en otage de leur père. Les filles se contentèrent de rester près de leur mère, Reina était leur donjon.

Jehuda avait compris qu’il allait quitter Stip, quitter les Balkans, quitter lEurope. Il avait déjà choisi son prénom, James. Linitiale était la même et c’est ce qui importait. Avram et Albert, Moshé et Maurice, Haïm et Henri, telles étaient les équivalences imposées par la modernité.

James Assaël, cela sonnerait bien sur la Cinquième Avenue !

Le petit Betsalel ne comprit pas grand chose à la situation, il courait de la cuisine au salon, allait dans le jardinet parmi les rosiers poursuivre les papillons, taquinait Falcona puisque les autres ne voulaient pas jouer avec lui. Le petit Betsalel, Betsi, se moquait pas mal du temps qui passe, et comme il avait raison !

* * *

Simantov s’étira, contempla son costume chiffonné, sa propre odeur le gênait, et il avait faim.

Les comitadjis étaient partis, la ferme close, sa carriole était là et la jument broutait des genêts. Simantov était libre et moins riche ; il fit un petit calcul et en conclut quon était le 28 juin 1914. Il eut une pensée pour Reina et sa famille, monta dans la carriole et se mit en route.

* * *

Ailleurs dans les Balkans, à Sarajevo, le jeune Prinzip lui aussi se met en route. Dans la même ville, François-Ferdinand, archiduc de son état en fait autant.

Ce jour là, l’Histoire tout entière se met en route tandis que la carriole de Simantov Assaël entre dans Stip.

* * *

Hanou, Gracia, Julia, Betsalel et leurs familles brûleront dans les crématoires des camps nazis mais aujourdhui encore ils sont, portés par les volutes du temps, dans lair que lon respire et dans la lumière que lon voit.

 Hervé Nahmias
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