Mémoire : Le tonneau à pointes - Elias Petropoulos


Vivant en France, Elias Petropoulos est Grec et goy - il tient à cette précision. Ecrivain “folkloriste”, comme il aime à se définir, il a vécu son enfance à Salonique au temps où y habitaient encore de nombreux Juifs. Il a été le témoin de leur déportation, il en reste navré. Voici l’un de ses nombreux témoignages sur ses amis juifs de Thessalonique et lhostilité des Grecs auxquels ils étaient confrontés. Nous retrouvons ici Samico, dont nous avions fait la connaissance dans le texte de Pétropoulos précédemment offert aux lecteurs (cf.«LS» n° 6).

Mireille Mazoyer-Saül 


Nos mères étaient des sorcières. Elles injuriaient, proféraient deffroyables malédictions, piquaient comme des serpents. Le tout lorsque le chat (c’est à dire le père) n’était pas là. Le chat était continuellement absent : la matin au travail, laprès-midi au café, le soir à la taverne. Ainsi s’écoulait la vie à cette “belle” époque où le père livrait le combat au dehors, tandis que la mère soccupait des affaires de la maison. Et donc également de l’éducation des enfants...

L’é
ducation ancien modèle était un breuvage doux-amer composé de diverses plantes sado-masochistes poussant au tréfonds de l’âme maternelle, un breuvage mortel pour les élans enfantins. Les menaces de la mère constituaient une méthode d’éducation. Les enfants en étaient les premières victimes. Le Père épousait la Mère, et la Mère se défoulait sur les Enfants.

Les menaces maternelles débutaient par des phrases supportables (”Giorgaki, bois ton lait, ou alors ce soir je le dis à papa !”) qui passaient bien vite à des menaces ouvertes (“je vais appeler Baboula1 !  ) et à des malédictions épouvantables (...). Ce nest pas le moment d’étudier la gamme si complexe et si explicite des menaces maternelles. Dans la Morée dautrefois, les mères effrayaient les enfants avec un “on va appeler les Rouméliotes”, alors qu’ultérieurement la menace correspondante dans les villes était “je vais appeler les gendarmes”. Papadiamantis parle d’un gamin qui se sauvait sur la plage quand sa mère, en criant, le traitait de “loup au vinaigre”. Notre littérature et nos ouvrages sur le folklore frémissent de semblables menaces et malédictions.

J’ai passé une partie de mon enfance à Thessalonique, la ville juive. Naguère Athènes était un panier de noix de toutes les variétés, mais toutes les variétés y étaient grecques : gens de Morée, de lHeptanèse, de Smyrne, de la Mer Egée, Maniotes, Crétois. Nos Albanais (surtout les Souliotes) aussitôt après lInsurrection, pour échapper au stigmate de minorité ethnique, s’introduisaient dans les organes répressifs de l’état lorsque, cachant avec le plus grand soin leur origine (car ils ne parlaient pas lalbanais en public) ils gravirent rapidement tous les échelons de la hiérarchie. Si bien qu’à Athènes, le racisme était initialement endo-ethnique. A Salonique, le racisme avait nettement une base multiraciale. Les quartiers dAthènes reflétaient la provenance provinciale : Hydreïka, Maniatika, Anaphiotika etc. Le quartier bulgare du Pirée ( à Hatzikiriakeio) était un cas isolé. Par contre à Salonique, chaque ethnie avait son quartier : ici les Grecs, là les Turcs, là les Serbes, là les Deunmés - les Juifs occupaient toute la partie basse de la ville, depuis la rue Egnatia jusquau bord de la mer, depuis la place du Vardar jusqu’à la Tour Blanche. En 1923, Turcs et Deunmés partirent, mais il resta les Juifs, les Arméniens, les Serbes, les Bulgares, les Arnaouts2. Les Juifs et les Arméniens refusèrent de se soumettre au racisme néo-grec (déjà racisme officiel). Les slavophones et les Albanais réussirent à s’intégrer au nouveau mode de vie grec.





Les choses allaient à peu près ainsi quand, peu après la guerre, ma famille (quittant Athènes) arriva à Thessalonique, où nous achetâmes la belle demeure dun notable turc. A côté de chez nous habitait une famille juive patriarcale qui vivotait grâce à deux petites épiceries quelle possédait. Notre quartier avait trois ou quatre autres épiceries grecques. Notre père nous ordonna de faire nos achats chez le Juif, Abraham Hagouel. Dans l’épicerie travaillaient aussi ses deux fils, Dario et Samuel - que tous appelaient affectueusement Davico et Samico. Très vite on devint copains avec Samico qui avait mon âge. La principale caractéristique de la famille Hagouel était la bonté. Malgré tout, ma mère ronchonnait et me disait : “tu étais encore chez ces youpins ; tu verras qu’ils finiront par te fourrer dans le tonneau à pointes.”3 
Maintenant que j’ai vieilli, je sais que le tonneau à pointes n’est rien dautre quune rumeur populaire raciste. Alors pourtant, j’étais un gamin et je gobais tous les contes. Avec tous ces propos empoisonnés que jentendais, jai commencé à être tourmenté de doutes. C’est pourquoi je me suis mis à dessiner dans mes cahiers l’effrayant tonneau. Je ne comprenais pas comment Davico et Samico pourraient mattraper pour me coincer dans le tonneau à pointes. Quarante-six ans après, je vois encore Samico en rêve (-il va de soi que Samico et toute la famille Hagouel sont restés pour toujours à Auschwitz). En ce temps-là, je n’ai jamais osé demander à Samico où diable il avait caché ce tonneau à pointes, et j’ai continué à monter l’escalier en bois de sa maison pour admirer les yeux lumineux de sa soeur, grignoter la massa quils me donnaient, pour sentir les rosiers en pots qui salignaient aux fenêtres, les voir griller les oignons et pour manger des graines de melon salées et séchées au soleil...4 



Je considère le racisme comme un phénomène naturel et physiologique, de même que lanthropophagie était un phénomène naturel et physiologique. Et cest exactement pour cela quil nous faut combattre le racisme.

 Elias Petropoulos,
Coye la Forêt 13-15 août 1989

 La traduction de ce texte grec a été assurée avec brio par 
Lucette Vidal.
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