Los Sidimes (suite)


A la parution du texte de Méri Badi, ainsi intitulé dans notre numéro précédent, Nessim Benezra, de Paris, lui a adressé la lettre suivante que tous deux nous permettent de reproduire :

«......Sidimes. Dix ans et culottes courtes. Comme chaque année, nous allions passer notre été à Halki. L’appellation Heybelinous était connue, mais bannie encore de notre vocabulaire. Le dîner avalé et le dessert emporté, j’allais rejoindre mes copains sur le quai qui longe le débarcadère. 

Il y avait là : Guéron, un gentil garçon toujours souriant mais incapable de pratiquer le moindre sport. Il étudia la médecine et exerça à Istanbul.

Alfandari : il nous fichait des complexes parce que, chez lui on ne parlait qu’en français. Le turc, il lignorait superbement, et le djudio, il le comprenait mal.... disait-il.


Ménda, qui nous enseignait le Yedi Buçuk, un jeu de cartes. Plus tard, son père ayant gagné du fric l’envoya faire des études en Angleterre. A son retour il fit un mariage juteux et dans le même temps, Ô surprise, nous supprima le bonjour. Comportement typique chez les nôtres, taxé de “fédorina “, terme intraduisible. Arrogance, morgue ou suffisance ne me conviennent pas2.

Puis il y avait Adjoubel. Autoritaire et fort en gueule, tout ce quil disait était définitif et personne nosait lui apporter la moindre contradiction. Et puis il nous fascinait quand il proclamait quil irait vivre plus tard à Paris. Ce qu’il fit.

Un soir, nous voici réunis sur le quai, croquant qui une pomme, qui une pêche. Le temps était à l’orage. En face, sur Kartal et Pendik3 , le ciel zébré d’éclairs. Autour de nous, les vers luisants affolés fuyaient de tous côtés. La foudre tomba en mer avec fracas et le ciel se libéra en déversant sur Halki des trombes deau. 

Adjoubel nous donna lordre de nous réfugier sous le porche de son domicile tout proche et, dans lobscurité, silencieux, trempés jusquaux os, nous assistions à ce spectacle de fin du monde.

Et Adjoubel parla :“les sidimes vont arriver”. “Quest-ce que ça veut dire : sidimes ?” Adjoubel nous regarda avec mépris et hurla : “des fantômes, des revenants”. Epouvantés, nous prîmes nos jambes à notre cou pour rentrer à la maison.

Pour moi se posait un problème supplémentaire : comment allais-je me présenter devant ma mère avec mes vêtements mouillés ? ... et la mère Benezra avait la main leste ! »

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