Courrier : la notion de Sépharade

Les éditoriaux des numéros précédents, centrés sur la notion de Sépharade” ont suscité, comme nous l’espérions, une correspondance de qualité, dont nous citerons ici cinq exemples. Puis, dans le numéro suivant, en juin, nous tenterons une critique et une synthèse des points de vue exprimés afin de cerner un peu mieux la notion en question. Il va donc sans dire - mais encore mieux en lexprimant - que nous ne sommes pas nécessairement en accord avec les points de vue rapportés ici. Nous remercions vivement leurs auteurs davoir pris la peine de les rédiger.

D’Annie Benveniste, à Paris, les réflexions qui suivent :
«Sous le titre “à propos de Sépharade”, un certain nombre d’articles sont parus dans la«Lettre Sépharade» sur lesquels je voudrais faire les commentaires qui vont suivre. Il s’agit bien de commentaires, et non de réponses ou de critiques, à savoir qu’ils ne consistent pas à substituer un savoir à un autre, mais à produire un texte à propos d’autres textes et comme en écho, créant ainsi une chaîne de commentaires.
L’
article de Mireille Mazoyer et J.F. Renaud-Lévy instaurait un rapport entre capitulations (il aurait mieux valu parler de “protections”) et distinction Sépharade-Ashkénaze. Il montrait que cette dualité excluant toute autre tradition et culture juives qui n’auraient appartenu ni au monde ashkénaze ni au monde sépharade avait été instituée par le mandat britannique. Elle réfère à la dualité principale entre deux univers géographiques et culturels différents où se sont développés, au Moyen-Age, deux types de sociétés juives produisant deux traditions distinctes. Depuis la dispersion des communautés juives sépharades médiévales, la société juive s’est diversifiée à nouveau, selon ses multiples histoires et stratégies de composition avec la société non juive. Cependant l’existence aujourdhui en Israël de deux rabbinats, me semble fondée sur le maintien dune dualité des traditions ashkénaze et sépharade à travers la distinction entre deux rituels, et la négation des autres différences.
L’
article cité plus haut montre à juste titre comment on a glissé du terrain liturgique au terrain politique et de la problématique de la différence à celle de l’opposition. Cette dernière connut un franc succès avec larrivée des Juifs dAfrique du Nord en Israël. La désignation de sépharade devint synonyme doriginaire du Sud (avec toutes les connotations négatives qui y sont liées) et sopposa à la désignation dashkénaze concernant les originaires de lEurope. Cest cette interprétation qui prévaut aujourdhui dans la presse (cf. “Le Monde”). Je pense qu’il faut se méfier de tout travail qui consiste à essentialiser les différences, ce que font les deux extraits de correspondance cités dans la «Lettre Sépharade» n° 8. Figer les traits culturels (”langue, mœurs”... ) à un moment donné de l’Histoire (et pourquoi choisir l’âge dor sans expliciter les processus de constitution des cultures sépharades quil a produits ?) pour les considérer comme immuables (“qui ont gardé intact [ ] leur caractère spécifique”) après lexpulsion, voici lexercice périlleux auquel se livrent les tenants de la distinction. Et comme on ne peut tracer des territoires et définir des catégories sans exclure, on en arrive à hiérarchiser les différences, même si les intentions de départ sont tout autres.
C’est pourquoi la question de savoir qui est sépharade et qui ne lest pas ne me paraît pas judicieuse. Essayer de retrouver la “vraie” origine de sépharade, distinguer les vrais des faux est une entreprise didentification toujours à recommencer. Tout ensemble comprend un sous-ensemble qui s’en distingue. Cest la mise en catégories qui crée la catégorie. Et il ny a pas de catégories naturelles. Je ne veux pas nier le fait quil y ait des histoires juives et des cultures juives multiples. Mais il est plus intéressant de les décrire et de les mettre en perspective que de les désigner.»

De Sandra Bessis, à Paris, les remarques suivantes :....Mouvement dhumeur”.
«Jai reçu il y a quelques jours la «Lettre Sépharade» de décembre et toujours avec le même plaisir et la même curiosité, je me suis empressée den parcourir l’éditorial. Mais la curiosité a vite cé le pas à l’énervement. On a toujours lespoir de penser que quelques lieux peuvent rester à l’abri de cette tentation si prisée de nos jours quest le réflexe identitaire. Il est compréhensible, face à la mondialisation de l’économie, des moyens de transmission et dinformation, que lon réagisse aux risques dappauvrissement, de nivellement des cultures sur la base du plus petit commun dénominateur possible. Il me paraît également juste de ne pas oublier ni renier ses origines, ses racines, son histoire, et il est enfin indispensable de rendre aux mots leur exacte signification. Ainsi convient-il de rappeler que Sefarad signifie Espagne, cette dénomination étant à l’origine réservée aux Juifs chassés de la péninsule ibérique par linquisition. Mais est-ce suffisant pour sombrer dans les revendications du type “nous, les vrais sépharades” ? Est-ce vraiment ce dont le monde a besoin aujourd’hui ?
De plus, et pour rétablir quelques faits que Monsieur Hasson fait plier au gré de ses obsessions :
1° Les Sé
pharades ne seraient pour lui que ceux, strictement limités aux communautés de Sarajevo, Istanbul et Salonique “qui ont gardé intacts leur langue, leurs mœurs et leur caractère spécifique” depuis 1492 (au fait, où sont passés les bocaux et le formol ?).
A ce titre, je crains fort, au risque de décevoir Monsieur Hasson, quil nexiste plus du tout de vrais Sépharades, mises à part quelques grand-mères disséminées aux quatre coins du monde, que Dieu leur prête longue vie !
2° Les ( .... ) Juifs du Maghreb, qui font sans doute beaucoup trop parler d’
eux ( .... ) nont aucunement à revendiquer l’appellation de Sépharades.
Non qu’
en tant que Juive maghrébine, je caresse le souhait d’être enfin admise dans leur cénacle, mais enfin noublions pas quune part importante de la communauté juive de Tunisie, pour ne parler que de celle-là, est d’origine espagnole ou portugaise. Ce sont les Livournais, dits “grana” qui risquent, faute de nom, de se trouver privés dexistence légale, car ces malheureux ne peuvent prétendre appartenir au groupe des Juifs orientaux. (Le Maghreb, par ailleurs et dans un souci de précision supplémentaire, ne pouvant par définition être assimilé à l’Orient, son nom signifiant linverse... ).
3° Enfin, monsieur Hasson pourra-t-il nous dire où classer Maï
monide lui-même qui, soit dit en passant, écrivait en arabe et non en espagnol....? 1  Quant à moi, juive francophone et française, de parents tunisiens et dancêtres aux deux tiers arabophones et au tiers livournais (eh oui, les mariages “mixtes” existaient en ce temps-là, mais ils étaient déjà mal vus par les Livournais qui, du fait de leur “européanité” s’estimaient supérieurs aux judéo-arabo-berbères... ), j’œuvre à ma mesure pour que le patrimoine musical sépharade reste vivant, cest à dire susceptible de transformations, ce qui est figé étant généralement mort... Je le transmets à un public que j’espère le plus large et le plus ouvert possible, je travaille actuellement avec un musicien américain protestant dorigine écossaise, et avec un metteur en scène catholique français né au Maroc par hasard.... et je dis zut à tous ceux qui veulent réduire le monde à ce que leur en laisse voir leur myopie.»2  



DAharon Rousso à Tel-Aviv :
« Avec les deux lettres publié
es en première page concernant lusage abusif du mot “Sépharade”, je suis complètement daccord .  Ici, en Israël, on emploie lexpression Sefarad oubenei edoth hamisrah” (Sefaradim et membres des communautés dOrient) comme dénominateur commun de tous ceux qui ne sont pas Ashkénazim. Pour moi, qui suis arrivé ici en 1932 et entretiens des relations avec des gens de tout genre, cette différenciation na aucun sens. Mais la question existe du point de vue sociologique. Cette question pourtant, avec le temps, disparaîtra. Les mariages mixtes, les échanges intercommunautaires entre individus et entre groupes, les problèmes de la vie quotidienne font que cette question est toute théorique et à l’avenir que je crois prochain, cette question occupera les seuls sociologues.»


De Brigitte Sion, à Genève :
«... votre é
ditorial de décembre a provoqué en moi un profond malaise. Je comprends bien les revendications sémantiques des Sépharades, qui me tiennent également à cœur, mais elles ne devraient pas verser dans lintolérance ou le sectarisme, ni même dans un orgueil démesuré. 3 Les Juifs orientaux dont je porte aussi lhéritage peuvent être autant fiers que les Sépharades de leur rayonnement culturel, intellectuel, religieux ou scientifique. Ces deux communautés ont dailleurs bien des points en commun. Plutôt que de susciter du mépris, voire un rejet de lAutre, nous devrions tous œuvrer à enseigner au monde - juif et non- juif - que la communauté juive ne se résume pas à des Sépharades et des Ashkénazes, mais que dautres composantes ont un rôle tout aussi important à jouer dans la transmission et l’épanouissement du judaïsme : les Orientaux ou les Américains en sont des exemples significatifs.»4



Et enfin, de Joël Hérisson-Judy à Paris :
«
Un Salonicien “sépharade” de la rue Voulgaroktono est-il plus “Sépharade” qu’un “Sépharade” de la rue Vénizelos ?
Un “Sépharade” né à Corfou le 16 août 1895 qui passe les cinq premières années de sa vie dans son île natale, émigre avec sa famille à Marseille, revient à Corfou une seule fois, au cours de l’é 1908 pour sa barmitzvah, est-il toujours “sépharade” ?
Ce même “Sépharade” qui écrit en dédicace de son premier ouvrage :
Pour mes frères juifs. Et pour ces frères chrétiens qui verront lamour en mes paroles”, ce “Sépharade” est-il toujours “Sépharade” ?
Et franchement, est-il toujours “Sépharade” lorsqu’il écrit bien plus tard en sadressant à la France - pas moins :
“....car tu m’
as formé à ton génie, ô souveraine ourdisseuse des mots, ô discernante, car tu m’as donné ta langue, haut fleuron de lhumaine couronne, ta langue qui est mienne et pays de mon âme, ta langue qui mest aussi une patrie.”
Vraiment, oui vraiment est-il bien encore “Sépharade” cet homme qui s’appelait Abraham Albert Cohen ?»5   
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