Mémoire


Nous voudrions rappeler, surtout à nos plus jeunes lecteurs, l’importance d’un homme un peu oublié maintenant, dans l’intérêt que bien des chercheurs et auteurs à travers le monde ont éprouvé et éprouvent encore pour cette civilisation judéo-hispano-balkanique qui constitue notre lien : il s’agit du docteur Angel Pulido y Fernandez. 

Et pour cela nous reproduisons en partie - avec son autorisation - le texte d’une conférence offerte par notre ami Albert de Vidas au Centre Sépharade de Montréal le mardi 3 mars 1992. 

Ceci nous offrira bien entendu l’occasion de rappeler quelques points de l’Histoire des deux derniers siècles en Espagne, sous l’angle particulier qui est le nôtre. 

Une bonne partie des informations dont vous prendrez connaissance par ce texte est tirée de l’œuvre même d’Angel Pulido. 

«Le bateau venait de quitter Belgrade en cette matinée ensoleillée du 21 août 1903 : il se dirigeait vers Orsova, la prochaine escale sur le Danube, en un voyage qui devait se terminer à la mer Noire. 

Un tel bateau, en cette partie du monde vers les années 1900, était une institution polyglotte flottante, où toutes les langues de l’Europe orientale étaient parlées : le serbe, le bulgare, le roumain, l’albanais, le turc, le grec, l’arménien, le hongrois, l’allemand, et surtout le français, la lingua franca de l’époque. 

Pour les voyageurs qui n’étaient pas de la région, surtout pour ceux qui venaient d’Espagne, la dernière langue qu’ils se seraient attendu à entendre sur ce bateau était bien celle de Cervantès ! 

Et pourtant, ce fut cet incident qui amorça une suite d’ événements des plus insolites dans la saga des relations entre les Sépharades et l’Espagne. 

Sur ce même bateau se trouvaient un enseignant sépharade, Enrique Bejarano, directeur de l’Ecole sépharade de Bucarest, en vacances avec sa femme, et qui se promenaient sur le pont devisant en djidio, ainsi qu’un médecin et politicien espagnol, le docteur Angel Pulido y Fernandez qui venait de rendre visite à son fils étudiant à l’Université de Vienne, ville où il venait d’embarquer. 


Entendant parler le couple Bejarano, Pulido se présenta à eux. Ceux-ci lui dirent qu’ils étaient Sépharades. 

Ainsi commença l’enquête que Pulido devait poursuivre tout le reste de son existence en une sorte de croisade de réconciliation entre les Sépharades et l’Espagne. 

Avec un zèle religieux, souvent proche du mystique, Pulido tenta de faire connaître les Sépharades à ses compatriotes, et d’ouvrir des avenues de communication afin d’expier les péchés de ses ancêtres. 

C’était une tâche difficile et très émotionnelle, chargée d’obstacles, de chausse-trapes et d’échecs que Pulido essaya de surmonter, avec un entêtement acharné qui fit l’admiration de ses amis mais nuisit à sa carrière.

 Il y avait bien eu d’autres tentatives de réconciliation avant Pulido, mais aucune menée avec cette véhémence et cette détermination. 

Au I8ème siècle par exemple, Manuel de Lira, premier ministre de Charles II suggéra au roi de laisser israélites et protestants s’établir dans les colonies espagnoles. En 1797, Pedro de Valera, ministre de Charles IV aurait voulu ouvrir les portes du pays aux Israélites.

Vers le milieu du I9ème siècle, il y eut un renouveau d’intérêt dans les cercles intellectuels et politiques espagnols sur l’apport israélite à l’histoire du pays. Le ministre Mendizabal, non seulement ne dissimulait plus ses ascendances juives, mais s’en enorgueillissait. 

Les relations commerciales entre l’Espagne et les Sépharades de Bordeaux et Bayonne ne faisaient qu’augmenter, et en 1865, après l’intervention de l’ambassade de France, Madrid permit l’établissement d’un cimetière juif. 

Deux années auparavant, Moïse Montefiore, président de la communauté sépharade de Londres fut reçu en audience par la reine Isabelle II lors de son passage en Espagne. Du premier ministre, le marquis de Miraflores, il obtint une lettre adressée au ministre résident espagnol à Tanger, Francisco Merry y Colon, lui ordonnant de protéger les israélites marocains, qui traversaient l’une des fréquentes périodes de persécution par les arabes. 

Vers la fin du 19ème siècle, trois sujets importants seront constamment débattus dans les cercles intellectuels espagnols : la liberté religieuse, la révocation de l’Edit d’Expulsion, et le retour des Sépharades. 

Les trois sujets étaient entrelacés, et leur analyse sera responsable d’une prise de conscience dans le petit groupe de politiciens, journalistes et intellectuels débattant de ces questions. 

Il faut toutefois faire remarquer que ces débats et cette prise de conscience ne déborderont pas les limites de ce groupe très restreint, surtout madrilène, et n’intéresseront guère la population. Pour celle-ci, le débat n’existait pas, soit par indifférence, soit par gêne, soit par opposition. La situation n’a guère évolué jusqu’en 1992. 

Il est aussi intéressant de constater que ces trois sujets de discussion, malgré l’absence totale d’une population juive en Espagne, seront utilisés à des fins politiques par tous les partis ! Pour les Libéraux, la cause juive était une question primordiale à la renaissance de l’Espagne et à son acceptation parmi les nations modernes de l’Europe occidentale. 

Pour les Conservateurs, c’était l’occasion d’accuser les Libéraux de «judaïser», et d’oublier ainsi les principes fondamentaux qui séparaient l’Espagne du reste de l’Europe. Il n’y avait guère de place pour les Sépharades dans cette équation proprement espagnole et dans ce pays développant un antisémitisme latent en l’absence de Juifs ....phénomène observé plus tard et jusqu’à maintenant dans d’autres pays qu’il n’est pas nécessaire de nommer.... 

à suivre...

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