La nona par Jean Carasso

Résumé des chapitres précédents : JC qui, dans le numéro 3 de la LS racontait quelques souvenirs de son enfance à Paris, en visite les jours de congé chez sa grand-mère Flore, a été incité par plusieurs lecteurs à poursuivre le récit. De sorte que, remontant dans la LS 4 au mariage de sa grand-mère à Salonique avec un officier vite disparu, il poursuit dans la LS 5 le récit des difficultés de la jeune veuve sur place, et dans la LS 6, son émigration vers Paris avec ses deux enfants Elie et Henriette et l’adaptation, le début de leur assimilation.
Elie travaille beaucoup et progresse dans son emploi. Il entreprend l’ étude de l’allemand, langue qu’il a commencé d’apprendre à Salonique mais qui peut maintenant lui être utile : il travaille dans une entreprise lorraine de produits métallurgiques, à Paris, dirigée par les trois frères K. Un matin, une forte fièvre le tient au lit, qui se poursuit. Il faut prévenir l’employeur ; et avant qu’Henriette, sa sœur, ait eu le temps de courir au siège de l’entreprise, un des patrons arrive chez eux, officiellement pour s’enquérir de l’absence insolite de son employé...et incidemment pour constater la réalité de la maladie. 
Tchatra-patra1 ils’entretient avec Flore qui lui montre (elle est d’une quinzaine d’années plus âgée que lui) de la reconnaissance pour la manière dont son entreprise contribue à épanouir Elie, à le promouvoir. Il suggère de faire venir un médecin, qu’il s’offre à régler, si la fièvre continue.2 Et lui, d’un milieu familial aisé, observe d’un œil attentif cette famille digne et pauvre dans son logement modeste . On lui offre du café turc, une sucrerie (peut-être y avait-il ce jour-là un peu de charope 3 à la maison ?). Il s’attarde un peu plus que nécessaire.... et peut-être sont nés à ce moment une sympathie et un respect mutuels qui ne s’atténueront plus durant un demi-siècle, jusqu’à la mort du premier des protagonistes. Quoiqu’il en soit, les frères-patrons proposent à Elie une promotion inattendue montrant la confiance qu’ils lui accordent maintenant : il deviendra «voyageur»- comme on disait à l’époque - et s’en ira en Russie vendre la gamme des produits métallurgiques proposés par l’entreprise. Bien entendu il ne sait pas un mot de russe, mais se jette sur un «manuel de conversation courante en langue russe». 
On en est là lorsqu’au matin d’un dimanche d’été qui s’annonce très chaud, Flore et sa fille Henriette empruntent le tramway ( encore à chevaux ou déjà électrifié ? je ne sais ) qui file sur la route de quarante sous,4 descendent à l’arrêt «côte de la Jonchère», et montent lentement à pied cette forte déclivité caillouteuse pour aller passer la journée à l’orée du bois de Saint-Cucufa, dans la propriété calme, loin du monde, du cousin C., retraité originaire d’Egypte et vivant là depuis le début du siècle. 
On déjeune de quelques légumes du jardin, papote longuement... et c’est l’heure de redescendre après la canicule. 
Arrivées au bas, consternation : des affiches blanches appellent à la mobilisation générale : nous sommes le 2 août 1914 et c’est la guerre ; personne n’en savait rien dans le paisible hameau de la Jonchère ! Les événements familiaux et profession-nels se précipitent : deux des trois frères-patrons d’Elie sont mobilisés ; l’un sera tué plus tard (le troisième est plus âgé). Il n’est évidemment plus question pour Elie de voyage en Russie. D’ailleurs, le départ des patrons accroît ses responsabilités au sein de l’entreprise, bien qu’il n’ait pas encore vingt ans ! Mais le 31 octobre de cette même année 1914, la Turquie se range dans le camp de l’Allemagne, et Elie, dans les jours suivants, se retrouvera arrêté et envoyé pour quelque villégiature en forêt de Fontainebleau, dans un camp d’internement avec d’autres Saloniciens -parisiens, comme lui «bénéficiaires» de passeports turcs. Ces jeunes hommes ne sont pas des ennemis de la France, pays qu’ils ont au contraire choisi comme patrie, et le crient. (Edgar Morin raconte, dans «Vidal et les siens», que son père a connu un sort tout différent dans la même circonstance.) Henriette, parfois seule, parfois avec Flore, s’approche à plusieurs reprises dans les semaines suivantes de la porte du camp et, apitoyant une sentinelle, glisse à son frère un colis et quelques mots d’encouragement. Mais pour l’instant rien ne se passe, jusqu’à ce qu’un avocat choisi en commun par plusieurs de ces garçons finisse par attirer l’attention de la Ligue des Droits de l’Homme, qui intervient à haut niveau. Les hommes sont libérés et reprennent leurs activités. Flore, par l’intermédiaire d’un de ses enfants, - puisqu’elle ne sait ni lire ni écrire - continue de correspondre avec Salonique, où sont toujours ses frères et sœurs, ainsi d’ailleurs que leur mère. Et le premier qui décide de rejoindre sa sœur à Paris est Haïm, l’ébéniste sourd et muet5 de huit ans son cadet, accompagné de sa femme Mathilde et des trois fillettes, dont la plus jeune voyage dans les bras de sa mère. Lui, Haïm est devenu sourd à la suite d’ un ...incident de parcours : un jour qu’il avait exaspéré son père, lequel lui avait allongé un chamar 6 retentissant, il s’attendait à une haftona 7 qui devait normalement suivre et, pour l’éviter, sauta par la fenêtre du premier étage. Il en perdit l’ouïe, à vie. 
Presque en même temps, Esther, la sœur immédiatement cadette de Flore, la plus proche par le cœur, veuve déjà elle aussi et mère de deux grands garçons, décide de rallier Paris. 
Ici, c’est la guerre, et si le cadet des garçons, Vitalico - Vitalis à Paris - , peut entrer à l’école rabbinique de la rue Vauquelin poursuivre ses études (il n’a que treize ans !) commencées à Salonique, l’aîné, Isaquino - Ino - doit immédiatement gagner sa vie puisqu’il est soutien de famille - il a 19 ans - et trouve tout de suite un emploi de hammal, débardeur de sacs de sucre de cinquante kilos, sur le port fluvial du quai de l’Ourcq.8 Bientôt après heureusement, il entre par la petite porte à la banque Maurice Vergnes dès septembre 1918, puis le mois suivant à la Lloyds avec un salaire immédiatement double du précédent. Et en novembre 1918, dans les journées qui suivent l’armistice du 11, la Lloyds, pour fêter la Victoire, double le salaire de tous ses employés, ce dont Ino, toujours ébahi bien des années après, profite... Revenons à l’été 1917 , les troupes françai- ses du général Sarrail sont maintenant installées à Salonique, découvrant un milieu essentiellement francophone auquel elles ne s’attendaient certes pas. Avant la fin août, dans le microcosme salonicien de Paris se répand instantanément la nouvelle du grand incendie qui vient de ravager la ville, laissant dans la rue des dizaines de milliers de rescapés (miraculeusement, il n’y a pas de morts, mais Flore ne le sait pas encore). Elle en rêve la nuit suivante et acquiert la certitude affective, instinctive, forte, brutale, que sa mère est morte dans la catastrophe. Dès le lendemain (encore heureux qu’Elie gagne maintenant correctement sa vie), ramassant de force ses deux enfants qui traînent les pieds, et quelques affaires, elle court à Marseille et s’embarque sur le premier bateau en partance, un cargo transport de troupes, bourré d’hommes rejoignant l’Armée d’Orient. Cinquante ans après, Henriette se souvenait toujours que, souffrant d’une rage de dents, elle avait été soignée par le médecin du bord, le capitaine lui-même veillant à sa sécurité (elle avait dix-neuf ans la grande fille, ...et les femmes étaient rares à bord...) et que personne n’en profita pour l’importuner alors que tous trois voyageaient sur le pont ! 
à suivre...
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