Exemplaires : Une paysanne


Une chaleur lourde tombait du ciel sur la terre. Elle l’enserrait dans ses bras, fortement, comme on étreint une jeune fille aimée.

 Tout un chacun étouffait, ne savait où se mettre ni que faire. Même dans les maisons, pourtant plus fraîches, les corps ne retrouvaient ni repos ni vie. 

Les fronts suaient à grosses et innombrables gouttes. Pas une feuille sur les arbres qui remuât pour apporter un peu de fraîcheur.

 Les bouches ne s’ouvraient que pour pousser des «Oh là là» et des «Ce qu’il fait lourd ! Vite que s’achève cette journée et qu’en arrive une meilleure !» Heureusement, il y a deux semaines que les écoles ont fermé leurs portes et que les enfants se retrouvent chez eux. Ces ruches d’abeilles actives ont cessé se s’agiter comme chaque jour. 

Sarika, une fillette de douze ans au séant pointu ne pouvait rester deux minutes en place et se décida à sortir dans la cour dans l’espoir d’y trouver un air plus léger et plus respirable. 

A peine eut-elle fait deux pas qu’elle entendit une voix venue de loin et qui, enjouée, l’appelait par son nom. 

Levant la tête, elle aperçut son frère Yosef, l’aîné, debout sur le pas de la porte de rue et accompagné d’une paysanne. A un signe de celui-ci, Sarika courut aussitôt au devant d’eux. 

La paysanne, une femme de grande taille, au visage dégagé, vêtue de vêtements neufs et propres, lui apparut vraiment comme une femme de caractère. Rien ne lui manquait, ni la jupe plissée, ni le tablier brodé, ni le fichu de soie sur la tête. Sur ses pieds brillaient des souliers vernis. 

D’une voix ferme, son frère lui dit : 

-«Sarika, prends la tante Bohora, et emmène-la à la maison.» 

Là-dessus, son frère fit demi-tour et reprit le chemin du marché pour retourner à la boutique où il avait laissé son commis. 

-«Tante Bohora, tante Bohora, par où donc ?» pensa Sarika. «Elle n’a rien de juif, c’est une paysanne de pied en cap.» 

-«Quel blagueur j’ai pour frère» continua de penser Sarika ! «Il ne cesse de plaisanter. Une mouche qui vole, et le voilà parti !» 

Il faut ce qu’il faut. Une fois seules, l’une à côté de l’autre, elles entrèrent dans la cour commune à petits pas, lentement. La tante Bohora boîtait. Sa jambe gauche était plus courte que l’autre et, en marchant, elle se dandinait d’un côté à l’autre. «Il ne faut pas que je la fatigue trop» pensa Sarika en poursuivant sa marche. 


La maison se trouvait au fond de la cour, il y avait encore un bon bout de chemin à faire à pied.

 Alors qu’elles arrivaient devant l’escalier pour entrer dans la maison, une voix leur parvint par-dessus leurs têtes. C’était la mère de Sarika qui, les ayant aperçues par la fenêtre ouverte, sortit sur la véranda pour les attendre. D’une voix tremblante, elle dit : 

-«C’est toi, Léa ?» 

Ce fut une nouvelle douche froide sur la tête de Sarika. 

-«Oh Dieu saint et miséricordieux ! Que signifient toutes ces paroles ? Mon frère l’a appelée “tante Bohora”, et voilà que ma mère l’appelle Léa !» Sarika ne sait vraiment plus que penser. 

A ce moment précis, les deux femmes se regardèrent les yeux dans les yeux et aussitôt s’élancèrent l’une vers l’autre. Elles s’étreignirent et se mirent à pleurer. L’une pleure, l’autre aussi, sans un mot, sans pouvoir se détacher l’une de l’autre. Après avoir pleuré à chaudes larmes, elles se séparèrent et entrèrent dans l’une des chambres. 

La paysanne s’assit sur le divan et commença par tirer un mouchoir de sa grande poche pour s’essuyer les larmes. 

La mère de Sarika mit ce moment à profit pour lui demander : 

-«Comment vas-tu, Léa ? Quoi de neuf ? As-tu des nouvelles de ta mère et de ton père ?» 

Après un long soupir, elle répondit : 

-«Aucune ; ils ne m’écrivent pas, et moi non plus. Je sais seulement qu’ils vivent à présent à Sofia» -«Et ta famille, comment va-t-elle ?» 

-«Grâce à Dieu, elle va bien. J’ai trois garçons, des hommes déjà, grands et forts, qui travaillent la terre et me réjouissent l’âme». 

-«Léa, prie Dieu et supplie le de te pardonner le mal que tu as fait à tes parents. Tu étais jeune et ne te rendais pas compte. Sache que Dieu pardonne à tous ceux qui se repentent.» 

A ce moment, le père de Sarika arriva. Sans entrer, du pas de la porte il se tourna vers sa femme et lui dit :-«Reçois Léa chez nous comme une reine. Tu ne sais pas comme elle me reçoit, moi, quand je suis chez elle. Tu ne peux t’imaginer comme elle s’occupe de moi et de mon cheval. Elle me prépare la meilleure nourriture, me réserve le meilleur lit pour dormir, dans sa meilleure chambre.» 

Le honneurs de cette maison jamais ne manquaient pour qui que ce fût, et encore moins pour cette invitée de la campagne si pleine d’attentions pour son père. 

Laissant celle-ci avec son père, Sarika et sa mère entrèrent dans la cuisine pour terminer de préparer le repas de midi. 


Sarika, étonnée et éberluée par tout ce qu’elle avait entendu au sujet de cette «tante Bohora-Léa» demanda des explications à sa mère dont elle apprit la vérité : 

-«Que veux-tu que je te dise, mon enfant ? C’est une histoire bien triste, celle d’une famille juive qui vivait avec nous dans cette ville. Le père était un homme honnête et respecté. Un jour, il décida d’aller vivre dans un village et d’y ouvrir un bazar. Il fit ce qu’il avait projeté, prit sa famille et s’en alla. Il avait cinq enfants, trois fils et deux filles. 

Son affaire prospéra. Les paysans étaient contents de lui, et lui de même de tous ses clients. Même les gens des villages voisins venaient faire leurs achats chez lui. Mais le malheur les atteignit lorsque Léa, devenue une belle jeune fille s’amouracha d’un paysan chrétien. 

Comme elle savait que jamais ses parents n’accepteraient pareil mariage, elle s’enfuit de chez elle et se fit pristanala comme disent les chrétiens, fuyida de kaza en djudezmo. 

Dès qu’il s’en aperçut, le père décida d’abandonner le village. Il ferma sa boutique et sa maison à clé, emmena ses enfants et, tant sa honte était grande, alla vivre très loin, à Sofia. 

On dit même que les parents s’entaillèrent les vêtements en signe de deuil, la considérant comme morte, l’enterrant vive en quelque sorte, comme si Léa n’existait plus pour sa famille. Les années passèrent. Léa, aujourd’hui, est une femme âgée, aux cheveux blancs. 

Mais elle a gardé les joues rouges, les pommettes d’une paysanne qui a vécu et travaillé dans les champs. 

Le plaisir le plus grand qu’elle avait, c’était quand elle voyait arriver chez elle le père de Sarika, l’unique juif qu’elle continuât de voir au cours de sa vie. Elle le recevait les bras grand ouverts, se mettait en quatre pour lui. Il lui semblait qu’un ange lui rendait visite. Au moment où le père de Sarika s’apprêtait à quitter le village pour rentrer dans la ville où il vivait, Léa ne cessait de l’aider. 

Il ne lui était vraiment pas facile de se séparer de lui. C’était comme si on lui arrachait l’âme. Elle l’aidait à ranger toutes ses marchandises sur sa voiture. 

A pied, tenant la bride du cheval, Léa marchait pas à pas, sans fatigue, répétant bien des fois ces mots : -«Hayim, je t’en prie, ne m’oublie pas. Viens me voir quand tu veux. Ma maison est toujours ouverte pour toi». 

Sur ces mots, ils arrivaient au bout du village. Se donnant la main, les serrant fortement et promettant de se revoir bientôt, ils se séparaient. Une larme amère sautait des yeux de Léa et roulait sur ses joues.


Sara Confino-Golub

(traduction Haïm Vidal-Sephiha)



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