Exemplaires : Une chanson macabre

Témoignage du goy Elias Petropoulos à propos des sentiments antijuifs en Grèce 

Sous le titre, La tragédie de Salonique” nous évoquions dans le numéro précédent de la LS, la période de la déportation massive des juifs de Salonique : 15 mars au 10 août 1943. Nous sommes donc toujours au coeur de ce cinquantenaire. Et en hommage encore, voici le cri du coeur dun garçon qui avait quinze ans à l’époque. De son contact avec “los muestros” il lui est resté une nostalgie profonde et des regrets amers. Ce texte communiqué avec bienveillance par l’auteur est traduit de langlais par Mireille Mazoyer-Saül 
Le moins que lon puisse dire de la visite de lapôtre Paul à Thessalonique est qu’en ce temps-là, y existait une communauté juive florissante. En 1430, quand les Turcs prirent définitivement la ville, ils trouvèrent lancienne cité byzantine à peu près inhabitée. Débutant en 1492, lexode des Juifs dEspagne, du Portugal et de Sicile, offrit au Sultan la possibilité de rendre vie à Salonique alors en déclin. La ville devint rapidement juive, et il en fut ainsi jusquau début de ce siècle. Saloniki ist eine jüdische Stadt” écrivait C.Z. Klotzel. En 1912, quand le roi mégalomane Constantin (de Grèce) prit possession de la ville, il trouva seulement quelques milliers de Grecs vivant là. Salonique était une cité multi-ethnique d’environ 150000 habitants , où dominaient les 100000 Juifs et Deumnés ainsi quon les appelait .Les autres habitants étaient des Turcs musulmans, des Grecs orthodoxes, des Arnaouts , des Serbes, des Bulgares, des Slaves de Macédoine, des Arméniens.

Les Juifs de Salonique ne vivaient pas dans un ghetto. En fait, ils occupaient pratiquement tou
te la ville. C’étaient les Grecs qui vivaient confinés dans un seul espace. Dans le cas du quartier grec réservé de Sainte Théodora, le terme de ghetto fermé est particulièrement juste. Le déséquilibre démographique et spatial donnait aux Grecs de Salonique un sentiment dinsécurité et d’infériorité. Presque insignifiante, la minorité grecque exprimait ses sentiments anti-juifs par une série dinjures, proverbes ironiques, expressions vulgaires, chansons satiriques, blagues racistes,etc.

Ainsi que je lai dit, Salonique fut, pendant presque cinq siècles, une ville juive: une ville juive à façade ottomane, une ville juive aux apparences ottomanes. La Sublime Porte réussit habilement àsoudre les conflits aigus qui surgissaient entre les différents groupes ethniques, religieux et linguistiques du vaste Empire ottoman. Les Grecs ne manifestèrent pas la même finesse. Dès la prise de Salonique - et bien que le maire turc fût encore au pouvoir - les Grecs se retournèrent contre les Juifs. En un crescendo systématique apparurent des mesures doppression : destruction des enseignes en italien et en français sur les magasins juifs, fermeture du marché le dimanche , pogrom du quartier Campbell, sans même parler des lois de conscription concernant les Juifs, ni de l’organisation hitlérienne E.E.E. (Les trois epsilons) 


Les Juifs, conscients du danger, commencèrent à fuir. Aux alentours de 1930, environ 50.000 d’entre eux avaient quitté la ville. La plupart trouvèrent refuge à Haïfa . Ceux qui restèrent furent exterminés en 1943.

Les Grecs, aujourd’hui, se bercent d’illusions. L’une d’elles est qu’ils ont aidé les Juifs, point qu’ils aiment à souligner. Il est vrai que les Grecs ne se sont pas réjouis des souffrances tragiques des Juifs . Mais il est vrai aussi que la plupart des Grecs, sous le moindre prétexte, accablaient les Juifs de sarcasmes. En 1943, lorsque je vivais à Salonique, j’ai entendu mes compatriotes dire à leurs concitoyens juifs :”Les Allemands vont vous transformer en savon”. Cette expression cruelle soulève une question importante : comment les Grecs étaient-ils au courant, dès 1942, du destin qui attendait les Juifs ?

 Aujourd’hui on est certain que les Américains connaissaient, tout comme le peuple allemand, lexistence des camps de concentration hitlériens. Mais apparemment, on na jamais découvert par quels obscurs chemins ces rumeurs atteignirent Salonique. Quoiquil en soit, je me rappelle parfaitement tout ce quon disait à l’époque, sur le Royaume Juif imaginaire de Cracovie où les Allemands expédiaient les Juifs, et tout ce qui était dit sur la manière dont les Allemands allaient réduire les Juifs en “chair à pâté” et les mettre en conserve, et sur d’autres horreurs tout aussi épouvantables. Tout cela, je lassure, était dit clairement dans une petite chanson à la mode en ce temps-là. Nous la chantions à haute voix, nous les Grecs, surtout quand nous taquinions les enfants juifs. C’était une marche toute simple qui, en 1942 se répandit comme une traînée de poudre dans tout Salonique. On ne connait ni le parolier, ni le compositeur.

Nous chantâmes la chanson jusqu’à la fin de la guerre, mais quand la tragédie des Juifs fut connue, nous arrètâmes de la chanter, pleins de honte. La chanson devait comporter trois ou quatre couplets. Je me souviens seulement des vers suivants :

Maudits soient les Allemands 
Qui ont tué tous les Youpins 
et les ont envoyés à Cracovie 
pour mourir de faim.


Et les ont envoyés en Pologne
pour qu’ils meurent tout seuls.
Je me souviens beaucoup mieux de la mélodie, elle était ainsi (voir image ci-dessous).

Moi aussi j’
ai chanté cette chanson macabre, essayant, comme nous le faisions tous, d’imiter laccent et les solécismes des Judéo-espagnols lorsquils parlaient grec. Cest avec un chagrin indescriptible que je me souviens comment, chaque fois que je me disputais avec mon ami Samiko Howell, je lui jetais à la figure cette chanson ignominieuse. Samiko n’est jamais revenu.....

Les Thessaloniciens ont oublié la chanson ; je les forcerai à s’en ressouvenir. Les Grecs nont pas encore appris leur leçon, et cest précisément cette année quils célèbrent en fanfare le 2300ème anniversaire de la fondation de Salonique. Il ny a pas un historien ou un journaliste grec qui ait parlé du malheur des Juifs. L’écrivain marxiste Kostis Moskoff sest même exclamé: “Le 12 octobre 1912, Salonique est redevenue grecque.” Ce qui montre que même le marxisme nempêche pas la folie chauvine. Quant à moi, j’écris ce texte avec une mélancolie profonde et des remords amers. 

Paris, 30 avril 1985
Elias Petropoulos 


Homme de liberté, souvent provocateur, mais aussi journaliste, critique d’art, écrivain, dessinateur et photographe, cest par le terme de folkloriste quElias Petropoulos aime à se définir. Né à Athènes, il a passé sa jeunesse à Salonique, où il a poursuivi ses études.

Il est l’
auteur, entre autres publications et articles, dune série de livres sur Salonique et les Juifs de Salonique : “La présence ottomane”, “Lincendie de Salonique de 1917”, “les Juifs de Salonique/in memoriam”(avec deux dessins de Topor) “Une chanson macabre”.

Depuis plus de quinze ans, il vit en exil à Paris.

Mireille Mazoyer-Saül.
Comments