Actuelles : A propos de Sarajevo


Nous avons reçu de Rafaël Kamhi,fugié de Sarajevo avec sa famille à Lille, une série de documents sur lesquels nous aurons loccasion de revenir, entre autres :

- coupures de presse rapportant les concerts de musique judéo-espagnole que Rafaël et le groupe de six personnes quil avait réunies offraient à un large public, avec un grand succès semble-t-il, jusquen février 1992 ; contrat avec la télévision nationale; édition de cassettes et CD. Puis la guerre, qui détruit tout....

- livret accompagnant une
cassette, avec texte des chansons en judéo-espagnol et en serbo-croate. Nous attendons une copie de lunique exemplaire de cassette que Rafaël a pu sauver.

- quelques pages d’
un recueil de poèmes et chansons judéo-espagnols patiemment collectés entre les années 1960 et 1980 par Samuel M. Elazar. Ce recueil, écrit en judéo-espagnol, fut traduit en serbo-croate par le chef du département des langues et littératures romanes de la faculté de philologie de Sarajevo, Dr Muhamed Nezirovic.

et par une tout autre voie, ceci :

Notre ami Georges Tourdjman a recueilli sur place, en février 93 une interview du professeur Nezirovic quil nous offre :

 
GT. M. le professeur Nezirovic, je vous ai rencontré il y a quelques jours par l’intermédiaire de Thierry Royer, qui s’occupe de lAssociation Européenne des Citoyens, à Sarajevo; auriez-vous la gentillesse de vous présenter, et de nous expliquer ce que vous avez fait ?

MN. Je m’appelle Muhamed Nezirovic, je ne voudrais pas trop parler de moi....j’essaierai de trouver un petit curriculum vitae dans les très rares papiers que jai pu sauver lorsque nous avons été chassés, ma femme et moi, de la maison que nous habitions à Grbavica, de l’autre côté de la rivière Milijacka, dans ce quartier maintenant occupé. Nous avons dû fuir avec une toute petite valise dans laquelle, plutôt que des vêtements, nous avons mis quelques uns de mes livres et publications. La plupart sont restés dans ma bibliothèque qui, je lai appris il y a quelques temps, a ététruite. C’est pour moi une tragédie que je ressens davantage que la perte de mes meubles et des quelques tableaux auxquels je tenais parcequils venaient de ma famille.

Nous avons habité une cave insalubre pendant quelques jours en arrivant dans cette partie de la ville. Lappartement dans lequel je vous reçois ma été prê par la communauté juive de Sarajevo, au nom de notre vieille amitié.

(voir plus loin la photo et l’
interview du président de cette communauté)

Il appartenait à une famille sépharade qui a pu fuir la guerre. 

Comme vous le lirez si je peux retrouver ce papier, je suis docteur à de l’Université de Clermont-Ferrand, où j’ai soutenu une thèse sur “Le Vocabulaire dans deux versions du roman de Thèbes” devant de grands médiévistes français. Le directeur de cette thèse était mon vénéré maître, le professeur Renaud de Lage, et elle a été préfacée par Monsieur Félix Lecoy. En rentrant de ce premier séjour en France en 1971, je me suis consacré aux études balkaniques, parce quun grand romaniste croate avait écrit que tout romaniste doit un jour devenir spécialiste des études balkaniques. Il est un fait que ces pays balkaniques, aujourdhui presque totalement slaves, cachent un substrat roman ; il y a une couche romane très peu connue, la couche sépharade ou judéo-espagnole, présente depuis quatre siècles et demi.

Nous avons vécu ici comme on vivait sous le règne dAlphonse VI en Espagne, qui se proclamait “rois des trois religions”. Je devrais dire en fait qu’en Bosnie quatre religions ont toujours cohabité en harmonie, et vous pouvez encore en voir la preuve dans les nombreux lieux de culte de la ville : le judaïsme, lislam, et le christianisme réparti entre orthodoxes et catholiques. Et si je précise cela, cest en tant que Bosniaque moyen, et non en tant que professeur d’Université s’occupant de culture, encore moins pour porter un jugement à coloration politique.

GT Quest-ce que le judéo-espagnol ? Est-ce un mélange despagnol et dhébreu ? Est-ce un espagnol dialectisé ? Avec quels caractères était-il écrit ? Hébraïques ou latins ?

MN Le judéo-espagnol était la langue ante exilique , comme on disait ante classico. C’est à peu près la langue dans laquelle écrivait Cervantès. Bien sûr, en sinstallant dans la région, la langue a intégré quelques mots employés par les populations qui lentouraient : turc, serbo-croate, bosniaque. Mais très peu, et on peut dire que le judéo-espagnol parlé en Bosnie est un judéo-espagnol presque pur.
Le judéo-espagnol était la langue populaire, la langue parlée, alors que le ladino était la langue écrite en traduction mot à mot de la Bible. Le sens en est parfois incompréhensible pour un hispanophone parce que les mots sont espagnols mais la syntaxe, hébraïque. “El Ladino, no se habla” selon une phrase du professeur Haïm Vidal Sephiha.

GT.
 Vous avez publié en 1992 un livre sur la création littéraire sépharade en Bosnie-Herzégovine.

MN. Oui, c’est un livre de 655 pages écrit en serbo-croate et que jaimerais tant faire publier en français ! Il est divisé en plusieurs chapitres : les Sépharades en général, les Sépharades en Bosnie, le judéo-espagnol en Bosnie. Jexplique comment les intellectuels sépharades ont été à un moment donné confrontés à une cruelle alternative : choisir le serbo-craote qui était la langue de promotion sociale ou rester fidèles à leur langue d’origine. La plupart ont opté pour le judéo-espagnol, à l’exception du plus grand dentre eux, Isaac Samo Kobria qui est devenu un écrivain connu parce quil ne voulait pas rester enfermé dans le ghetto de sa langue et quil a écrit en serbo-croate.

Par une injustice de l’
Histoire, tous ceux qui sont restés fidèles à leur langue maternelle sont restés inconnus.

En publiant ce livre, j’ai voulu montrer au public scientifique, mais aussi au public littéraire quil y avait parmi ces écrivains judéo-espagnols des noms qui méritent d’être lus et cités. 
Et quil sagit non seulement dune vraie littérature mais dune grande littérature.

Dans le même temps que sest posé le choix de la langue, s’est également posé celui de l’alphabet. Fallait-il garder l’écriture Rachi, fallait-il opter pour lalphabet cyrillique ou lalphabet latin ? Lalphabet cyrillique a très vite perdu la bataille et cest lalphabet latin qui a été retenu. Non seulement il était prédominant dans le pays, mais il se prêtait aux noms et aux écrits judéo-espagnols.

Après cette première partie de 150 pages, jaborde la littérature populaire que je divise en plusieurs chapitres :”Kuentos y Konsejas”, “Refranes, Romances y Romanceros”

Kuentos y Konsejas” sont des contes traditionnels populaires que les grand-mères racontaient en général à leurs petits enfants lors des “fiestas” de Shabbat.

Les “Refranes” ou “Refraneros” sont des proverbes sépharades. Nous en avons une dizaine de recueils en Bosnie. Certains de ces proverbes viennent de l’époque espagnole, dautres sont typiquement bosniaques. Mais beaucoup méritent de figurer dans des recueils des proverbes de toutes les nations. Permettez-moi den citer quelques-uns.

Al mas fuerte ombre, tapa la tierra”.
même lhomme le plus fort est un jour recouvert par la terre.

La alma salía y la mania no”.
l’âme sen va, mais pas le défaut.

El mas chico caveyo haze su solombra”.
même le plus petit cheveu fait son ombre.

Cuando el padre dà al hijo, rie el padre, rie el hijo.
Cuando el hijo dà al padre, yora el hijo, yora el padre”.
quand le père donne au fils, heureux le père, heureux le fils.
quand le fils donne au père, malheureux le fils, malheureux le père.

Romances y romanceros sont très importants dans la production judéo-espagnole de Bosnie. Parmi les cinquante “Romances israelisimos” que cite Ramon Mendes Piral, une vingtaine viennent de Sarajevo ou de Bosnie. Manuel Ortega, le président des communautés sépharades du Maroc avant la guerre exprimait sa fierté en disant que la commaunauté sépharade de Sarajevo avait colocado muy altamento il pavillon de la cultura hispanica en Europa”, c’est à dire porté très haut le pavillon de la culture hispanique en Europe 

Je passe ensuite à la “littérature dauteur” comme on dit en France. Cest peut-être le domaine le moins exploré parce qu’on sait peu de choses en dehors de la Bosnie sur ces créations littéraires. Je cite de grands auteurs, de grands poètes, de grandes poétesses, ainsi que des gens qui excellaient dans la nouvelle. Cest dailleurs le genre qui, selon moi, permet le mieux à l’âme juive de sexprimer. Reportez-vous à Isaac Bashevis Singer et Elias Canetti.

J’
aborde le théatre et je cite parmi dautres le rabbin Abraham Aron Capon, dacteur en chef de la fameuse et précieuse revue “Alborada” qui s’est adonné à ce genre avec un succès qui a dépassé les frontières sépharades de Sarajevo.

GT. Ainsi la Bosnie, terre daccueil et de tolérance a-t-elle permis de préserver une littérature de tradition et de favoriser une littérature de création. Quelles ont été les conditions historiques de cette fermentation littéraire sépharade ?

MN. Les premiers Sépharades sont arrivés dans ce pays entre 1530 et 1566, on ne sait pas très bien la date exacte. Ils ont tout de suite été bien accueillis par les autorités ottomanes et la population. Mais alors quen Europe et dans le bassin méditerranéen, sous limpulsion de lAlliance Israélite, les Sépharades ont adopté le français comme langue de promotion, ils ont continué ici de parler leur langue, “el djidio”, ou ”spanyol”. Cette langue n’a pas subi dinfluences excessives dautres idiomes environnants, et était parlée couramment par quelques slaves et de nombreux musulmans dont mon père et mon oncle. Je lai moi-même apprise dans mon jeune âge.

A Sarajevo, comme en Bosnie, les juifs n’
ont jamais connu de ghettos. Ils étaient épar-
pillés surtout dans les quartiers musulmans, peut-être comme le fait remarquer Max Léopold Wagner à cause de la similitude de certaines pratiques religieuses, labsence de viande de porc par exemple.

Si ces juifs étaient parfaitement intégrés, ils étaient aussi assimilés, leur âme est devenue bosniaque, avec toutes les valeurs de la Bosnie qui est un pays slave à coloration orientale. Lorsque les sépharades chantent leurs romances en judéo-espagnol, on trouve des accents de slavité bosniaque.

On peut dire que ce monde bosniaque est un monde islamico-judéo-chrétien, et cest bien ce qui fait son originalité et sa particularité.

Avant la guerre, Sarajevo comptait 70000 habitants, dont un quart de sépharades. C’était une pépinière de rabbins érudits qui étaient connus en Europe et hors dEurope. Ils appe- laient Sarajevo chica Yerushalayim”.

Hélas, lorsque les Allemands sont entrés en Bosnie Herzégovine en 1941, les déportations massives ont presque anéanti la population sépharade, ce qui explique que cette littérature ait pris fin à peu près à cette date.

Mon plus grand désir en écrivant ce livre a été de faire connaître les écrivains qui méritent une place de choix dans la littérature mondiale. Ce sont mes compatriotes et jai voulu préserver leur mémoire. Si nous sommes aujourdhui confrontés à une situation tragique, nous sommes tous frères, et jespère que nous le resterons. Cependant, sans les Sépharades, nous serons comme la farine à laquelle il manque le sel.

 
A la première page de mon livre, je cite une phrase écrite sur la porte de l’église de Nantua:

Ne res preteritas valeat dampnare”
Iste rei geste dat signa manifeste”
Pour que le temps nefface pas le passé Cette pierre parle clairement des choses du passé.


 Nous sommes heureux et fiers que la première photo publiée par “La Lettre Sépharade” soit celle du Président de la Communauté de Sarajevo, à l’adresse même de “La Benevolencia”.

Restons encore un instant à Sarajevo, où Georges Tourdjman a aussi obtenu sur place le 21 février, une interview de Ivica Ceresnjes, le président de la Communauté juive de la ville, qui nous rappelle que :  

-il ne reste guère maintenant sur place que 700 juifs , ce qui ne s’était jamais produit depuis 1771, la Communauté ayant réussi, gräce à ses excellentes relations avec toutes les parties en cause dans le conflit, à évacuer tous ceux qui le désiraient, soit 800 personnes environ, vers Belgrade, Zagreb, le Canada, lAngleterre et lAutriche, et dans seulement deux familles daccueil en France.....

-la plus grande partie de laide qui parvient est fournie par le JOINT. Au milieu de février est toutefois arrivé un important convoi de 150 tonnes de vivres, médicaments et vêtements réunis par lUnion des Etudiants Juifs de France.

-la Communauté sert une soupe populaire à tous ceux dans la ville qui ont de la difficulté à se nourrir, sur la seule question :”combien êtes-vous et quels sont vos besoins urgents?”, sans aucune discrimination ethnique ou religieuse.

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