Exemplaires : Une rencontre brève et émouvante - Sara Confino-Golub

Toute traduction est trahison, dit-on communément. Aussi, à chaque numéro de la “Lettre Sépharade”, la question se repose entre nous : doit-on ou non traduire le texte judéo-espagnol en français et le dépouiller ainsi dune partie de sa saveur ?
La pression des plus jeunes est 
pour..., et comme l’avenir est à eux....., traduisons donc !

Il y a maintenant quatre ans que les fascistes bulgares ont à la bouche ces paroles horribles : “Les juifs sont les gens les plus détestables de cette terre, cause de tout le mal en ce monde. Ils vont voir maintenant de quel bois nous nous chauffons (littéralement : de quel bois est faite la cuiller )”

Commerces et écoles fermés, étoiles jaunes pendues aux vêtements, les hommes dans les camps et dans la montagne où on les écrase de travaux aussi lourds quinutiles.

La guerre continue. Russes et Allemands se battent sans pitié.

Mais dans cette énorme bagarre, les Russes réussissent à jeter les Allemands hors de leur territoire, arrivant à la frontière roumano-bulgare.

La radio bulgare diffuse des nouvelles à chaque instant, plus alarmantes les unes que les autres. Les Allemands senfuient, pieds nus et tirent vers larrière. Que va sortir de tout cela? Personne ne peut rien dire. Les hommes juifs sont toujours dans les camps, travaillant comme des damnés...

Bien que Staline ait demandé au gouvernement bulgare que le chemin de la retraite par la Bulgarie soit fermé aux Allemands qui refluent, le gouvernement ne fait rien, et même démissionne. De cette manière, la Bulgarie est sans gouvernement.

Tolboukhine - un général de larmée russe - reçoit alors lordre dentrer dans le pays pour en chasser les Allemands. Tanks, auto-mitrailleuses, soldats en armes avancent.

Une partie du peuple bulgare, en sympathie avec les Russes, sort dans la rue, et les reçoit en libérateurs. Une fois déjà par le passé, les Russes libérèrent le pays des Turcs, occupants durant cinq cents ans, et maintenant, pour la seconde fois, le Russe libère la Bulgarie des hitléro-nazis.

Dans les rues et les marchés, cest lexplosion. Larmée russe défile, de plus en plus nombreuse, il ny a plus de place pour mettre un pied dehors.

 La première idée qui passe par lesprit de mon vénéré père, devant tous ces bouleversements, est de courir au marché pour ouvrir sa boutique. Elle a é assez fermée durant ces trois ans...

Il a un pincement au coeur en mettant la clé dans la serrure. La boutique est vide, et un air empesté s’en échappe. Il laisse la porte ouverte, pour aérer. Aussitôt, deux soldats russes entrent et lui demandent sil peut leur vendre cigarettes et allumettes,”sigarettes i spitchka” en russe.

Mon vénéré père comprend le message.

Cela lui donne l’idée que sil ne vendait même quaux soldats russes, cela lui suffirait. Les soldats sont généreux et dépensent sans compter. Largent vaut moins que la vie.

L’armée russe entre dans la Bulgarie entière, en deux jours à peine.

Dans les maisons juives, les préparatifs sachèvent. Cest le Jour de lAn/Rochachana.

A quatre heures de l’après-midi, ma mère me demande daller à la boutique prier mon père de ne pas rentrer tard, parce que cest la soirée de Rochachana et quil faut aller à la synagogue pour la prière.  Le temps même quelle me le dise, je saute et sors dans la rue, passant devant le café des Turcs, vide, puis l’école turque et, arrivée au coin pour tourner, je me trouve face à face avec un soldat russe, une grosse arme à la main. Il me dit :
-”Petite jeune fille, es-tu juive ?”
-”Oui, je lui réponds, je le suis.”
-”Veux-tu me conduire à ta maison ? C’est le soir de Rochachana. Moi aussi je suis juif.”
-”Mais avant tout, je vais porter un message à mon père. Viens, faisons-le ensemble, et ensuite je te mène à ma maison.”
Côte à côte nous arrivons à la boutique. Mon père nous voit de loin, me fait signe, blêmit et ne sait quoi me dire..
Je comprends qu’il seffraie de “lautre”. Je lui explique qu’il est juif, et quil veut passer Rochachana avec dautres juifs.
-”Bien, bien, ma fille chérie. Tu peux le mener à la maison. C’est une bonne action que de recevoir de telles personnes. Fais attention, que ta mère nait pas peur.”

Je puis vous dire que mon père fut le seul effrayé. Ma mère reçut le soldat avec beaucoup de soin, de toute son âme et avec tout son coeur.
-”Cest un bon signe, ma fille chérie. Dieu nous aidera et nous ramènera les fils à la maison.”
A peine entré, ma mère lui demande son nom
-”Alyocha”. Ni Abraham ni David. Il nous dit qu’il est juif et quil est de Kiev. Quil est marié, qu’il a une femme, une fillette de quatre ans et une mère. Pour les fêtes juives ils se réunissent toujours chez sa mère.

Mais maintenant, il ne sait pas si elles sont toujours vivantes parce que les Allemands occupèrent sa ville et y tuèrent de nombreux juifs. “Moi, il y a deux ans que je fais la guerre”

Dune petite poche, avec deux doigts, il tire une photo et nous montre les trois femmes. Les larmes lui viennent aux yeux. Et à nous aussi.

Entretemps, papa arrive. Il se lave, se change, s’habille; nous mangeons, et les deux hommes se préparent à aller au temple.

Alyocha se lève, prend son arme. A linstant même, ma mère lui demande de nen rien faire. On ne va pas à la synagogue une arme à la main. Alyocha refuse de la laisser.”Je nen ai pas le droit. Mon chef ma accordé peu de temps de permission -deux heures - et je dois rentrer à la caserne en temps voulu. Je lui ai dit la vérité, où j’allais.”

Voyant mon père arriver au temple avec un soldat russe, là aussi ils prirent peur.

Alyocha reste dans l’entrée, allant et venant. Personne na jamais su combien de temps il est demeuré à écouter la prière de Rochachana depuis lextérieur de la salle.

Une chose est sûre : en sortant tous ensemble du temple, Alyocha - le soldat juif russe - n’était plus où mon père lavait laissé.

Il avait à jamais disparu de notre vision.

Et dans nos coeurs il a laissé l’image douce et chaude dun soldat russe cherchant ses racines.

 J.C.

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