Exemplaires : La nona - Jean Carasso


La nona donc, se retrouve veuve avec deux enfants en bas-âgevers 1900, à Salonique. Il faut vivre, et c’est là que l’habituelle solidarité familiale joue son plein rôle. Flor a six frères et soeurs, plus jeunes quelle, mais résidant tous sur place.

Si Regina est encore une gamine de 12 ans, Esther, la seconde, 33 ans, la plus proche de Flor par l’âge et le coeur (ceci restera vrai jusqu’à leur mort, toutes deux à Paris en 1935) a dé conçu son premier enfant, Isaac, dit Isaquino, Ino. El des deux garçons frères de Flor : Haïm, une force de la nature, sourd et muet, menuisier-ébéniste de son métier, et pour linstant célibataire, a 27 ans ; Eliahou en a 16. Nous reparlerons plus loin de la future profession dEliahou, qui fut déterminante pour lavenir de la famille.

On convainc Flor qu’il est nécessaire daller demander le versement de sa pension de veuve auprès de lautorité militaire. Ce qu’elle fait. Une fois. Deux fois. Sans aucun résultat, ni même quon la prenne le moins du monde en considération. Une femme seule dans un monde dhommes : larmée turque. Et pourtant, il était bien médecin-capitaine, son époux !

Elle demande l’aide de son frère muet, (parceque sourd) qui se fait entendre avec difficulté mais affiche une carrure d’”armoire à glace” assez convaincante.

 L’employé remplit longuement un document et le fait signer à Flor. Mais comme ils n’ont pas su lire ledit papier, écrit en turc, - elle est illettrée, et son frère ne lit pas cette langue - les choses en resteront là.

Jamais Flor ne recevra un grouchico2de cette Administration, et il faudra bien quelle sen passe.....

Il faut pourtant aussi que ses enfants soient un peu alimentés chaque jour, et lon cuit des fijones, des lentejas, longuement mijotés dans loignon et lhuile, de larroz,; de l’arroz, des lentejas et des fijones3, Rarement de viande évidemment : favas con codreroborrecas y pasteles de carne o de keso sont occasionnels ; letchugas i pimientones areinados, ou keftès de puerro o de carne, o de spinaca, esfongato de merendjena, charope de pertucalpour les jours fastes. Quelquun - ce peut être Elie, laîné de Flor, qui a maintenant 12 ou 14 ans - apporte parfois un poisson frais pêché. C’est laubaine.

Conjutear, bien obligé, sans cesse, de saucer avec du pain pour apaiser la faim... Et un jour, un employé modeste travaillant dans le quartier lui demande si elle ne pourrait pas le nourrir à midi, lui évitant le sefer -tasin5rapporté de chez lui.

Flor accepte, ayant vite compris que la petite participation financière de cet homme aidera à acheter un peu de viande de temps à autre, et que ses enfants et elle-même en profiteront.

Mais l’expérience savère rapidement décevante: lemployé a si faim quand il arrive chaque jour quil dévore une énorme quantité de pain saupoudré de sel et poivre avant que les lentejas soient avancées. Et le profit escompté s’envole.

Puis un jour, on ne sait comment, se présentent Madame Vannucci, propriétaire dun cirque italien ambulant, du même nom, et son fils. Ils sont là, en représentations pour quelques temps, et aimeraient aussi être alimentés à midi. La réputation des fijones con arroz de Flor se répand..6  Les années passent, les enfants vont à l’école de lAlliance Israélite Universelle, où l’enseignement est dispensé en français.

Eliahou, le jeune frère de Flor, a maintenant 25 ou 26 ans7, il est plaisant, sait lire et bien écrire lui, en deux ou trois langues, dont le français bien sûr ! Et il occupe un emploi envié chez Orosdi-Back, un grand magasin à divisions multiples de Salonique. Il y est chef du rayon de chemiserie masculine. A ce titre, et tous les deux ou trois ans, le directeur de l’Etablissement lenvoie à Paris, se tenir au courant de la dernière mode masculine, pour que son rayon de vêtements soit le plus réputé de Salonique. Eliahou n’est pas peu fier, et ce prestige rejaillit sur ses frères et soeurs....Il est parti vers Marseille une première fois en bateau à voiles, puis la fois suivante sur un vapeur. Il est “le garçon qui connait Paris” où il se fait héberger chez lun ou lautre des émigrés antérieurs, rue Sedaine, ou rue La Fayette ou rue des Martyrs. Il fredonne en rentrant les derniers refrains parisiens à la mode.

Et lorsqu’un jour de 1910, il voit que sa soeur ainée nen peut plus de misère et souffre de mauvaise réputation - ne recevait-elle pas naguère un ou des hommes, chez elle, à l’heure du déjeuner ?-8  il lui suggère de vendre ses quatre meubles, demballer son linge et, avec la modeste somme recueillie, de soffrir un billet de pont pour elle et ses enfants, vers Marseille puis Paris où - il fera en sorte - elle sera intégrée provisoirement dans une famille daccueil.

Ce qu’elle fait, très rapidement.  Et c’est le début de la grande migration, qui mènera vers Paris, en vingt années et au coup par coup, tous les frères et soeurs de Flor, à l’exception de Ricoula, restée à Salonique et déportée plus tard de là, avec mari et enfants.

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